Fidélité sans raisons (Explore #2)

La fidélité ne peut jamais être exigée. En même temps, elle se révèle au moment où l'on ne peut plus se délier. Une fidélité qui devient l'objet d'une négociation est l'indice d'une oppression mutuelle. Une fidélité sans raisons. Comme dimension surérogatoire de la relation, la fidélité est une promesse de transformation du Soi – un Soi qui ne peut plus être chez soi qu'en dehors de lui-même.

Lors de notre deuxième podcast Explore, nous avons abordé la thématique de la fidélité. J'essaie de proposer ici un résumé des éléments principaux à retenir (peut-être) de cette discussion.


It's a question of not letting what we've built up crumble to dust – Depeche Mode

Variations sur la fidélité

La fidélité c'est "ce qui tient". Elle est manifeste là où une personne tient un engagement alors qu'elle ne peut en anticiper les implications futures.

La thématique de la fidélité se laisse traiter sous différents angles : majoritairement on pensera peut-être ici à la relation de couple, mais aussi plus généralement aux engagements envers la famille. Les expériences de conflit contemporain posent la question de la fidélité dans les engagements entre Etats – ou du rôle de la fidélité dans la relation des citoyens et citoyennes à l'Etat ou de l'Etat de droit à ce qui le fonde. La fidélité est également un enjeu central pour l'histoire de la relation entre Dieu et son peuple dans l'ancien testament. Finalement on retrouve aujourd'hui aussi une grosse attente en matière de fidélité à soi-même qui se décline dans une haute exigence d'authenticité.

Asymptotes individuelle de la fidélité

La période pré-moderne connait un concept de fidélité qui vise surtout à régler la permanence des relations, pour assurer la survie de certains groupes. Elle se déploie avant tout autour d'enjeux économiques et sociaux. Dans la perspective vétérotestamentaire, la fidélité est thématisée dans une relation asymétrique : celle entre le souverain et son peuple, lié par une alliance.

À la suite du libéralisme et du romantisme on voit se développer l'idée d'une fidélité qui rejette toute justification rationnelle, toute raison. La fidélité ne peut qu'être envers et contre tout. Autrement ce n'est pas de la fidélité, mais du calcul. Là où le contrat pose des exigences qui placent les personnes dans une relation de mutualité, la fidélité est au mieux un acte surérogatoire, fruit de la liberté individuelle. Il n'y a pas de commune mesure entre la fidélité à laquelle s'engage librement une personne et ce que l'on peut attendre de la personne à qui cette fidélité s'adresse. Le contrat a des termes qui en fixent la fin (clause de rupture) – la fidélité non.

En même temps, cela place la personne engagée par et pour une telle fidélité face à une exigence qui signale un échec quasi-programmé : être fidèle impliquera à un moment de renoncer à soi-même pour garantir la promesse – alors-même que c'est cette authenticité à soi attestée dans le fait que je me suis engagement librement qui fonde cette compréhension de la fidélité. Dans cet ordre il n'y a plus qu'un Soi qui s'effondre sur lui-même : "Je ne puis autrement [que de rompre mon engagement], me voici que Dieu me vienne en aide".

Asymptote politique de la fidélité

Du côté de la dimension politique, l'Etat de droit libéral entretient une relation ambivalente avec cette notion : d'un côté, la fidélité est ce que l'Etat de droit libéral n'a pas besoin d'exiger de ses citoyens et citoyennes, puisqu'il règle les relations par le droit. En même temps il ne peut pas faire autrement que de présupposer quelque chose de l'ordre de la fidélité, de l'engagement de chacune et de chacun pour la vie commune dont l'Etat donne les règles – ce qui justifie notamment un droit de résistance lorsque la situation l'impose.

C'est particulièrement marquant dans le cadre d'une fédération (alliance) : l'Etat fédéral compte sur le fait que ses différents membres s'engagent pour une relation future dont ils ne connaissent pas encore le contenu, sans qu'il ne puisse pour autant exiger la fidélité exprimée par cet engagement. C'est peut-être là le rôle de l'invocatio Dei dans les préambules de la Constitution de rappeler cette fidélité qui lui est foncièrement indisponible.

La dimension dogmatique des droits humains est peut-être l'indice le plus fort de cette présence sous-terraine de la fidélité dans la régulation de nos relations. Les droits humains n'ont pas de dimension surérogatoire : ils sont ce qu'une société doit présupposer pour qu'elle puisse être le lieu d'une vie entre égaux. En même temps, leur validité opératoire repose entièrement sur un comme si : "Considérant que..."

Asymptote théologique de la fidélité

On trouve cette relation de la fidélité sur la limite déjà dans les récits de la relation du Dieu d'Israël avec son peuple. Dans le livre d'Osée, face à l'infidélité constante de son peuple – qui brise la relation d'alliance et sort ainsi constamment du champ de la sainteté – Dieu ne semble pas avoir d'autres choix que de changer lui-même, pour demeurer dans la fidélité (Cf. Osée 11,8). L'espérance en cette fidélité de Dieu malgré Soi (malgré la fidélité à lui-même pour rester fidèle à l'engagement qu'il a pris) serait-elle précisément l'instance qui fonde l'affirmation des réformateurs que le Soi de la personne trouve son salut dans la fidélité de ce Dieu ?

Ici la fidélité est liée à un acte de sortie de soi (extatique) – qui n'est ni un devoir, ni un acte d'héroïsme, mais quelque chose qui ne peut qu'être attesté par un tiers. Je peux raconter l'histoire de la fidélité dont j'ai été témoins, ainsi que des luttes et des contradictions qui ponctuent tel ou tel récit – par exemple la plainte sur le fait que "c'en est trop pour moi", que "j'en ai marre", que "j'en peux plus". Mais la personne continue quand même.

Cette discussion sur la fidélité appelle une intuition : il y aurait une dépendance de nos vies et de l'ordre social – et peut être de plus ? – à l'égard d'un engagement qui échappe à toute saisie immédiate, qui ne peut être rangé dans l'ordre des conventions réglées, qui se manifeste au moment de sa mise à l'épreuve, au moment où tout appellerait à s'en dégager. Cette fidélité doit peut-être être refusée : mais à quel endroit son poids retombe-t-il ? Cette fidélité doit peut-être être affirmée : mais alors en quel nom ?

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Elio Jaillet

Docteur en théologie

Chargé des questions théologiques et éthiques

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