Héritiers de l’espérance 

Hommage à Jürgen Moltmann (1926-2024) 

Le 3 juin 2024 est décédé Jürgen Moltmann, l’une des plus grandes figures de la théologie protestante du 20e siècle. Par ses préoccupations sociales-politiques et par son engagement autour de la thématique de l’espérance, il laisse un héritage brûlant aux générations à venir. Dans cet article un jeune chercheur (Benoit Ischer) retrace l’héritage de l’œuvre de Moltmann sur sa propre posture théologique. 


Je dois bien le reconnaitre, écrire ce billet en l’hommage de Jürgen Moltmann a suscité une vive émotion en moi. C’est sans exagération que je peux affirmer que sa réflexion sur l’espérance, exigeante et engageante, est l’un des piliers de ma construction théologique et cela depuis ma 1re année comme étudiant à la FTSR à l’Université de Lausanne jusqu’à mon premier article comme doctorant, qui sera publié d’ici quelques mois. C’est d’ailleurs en préparant ce billet que j’ai réalisé le fil rouge que sa riche pensée fut pour moi. Si aujourd’hui je fais de la recherche en écothéologie, avec un désir toujours grandissant de théologie politique, c’est en bonne partie à lui que je le dois.  

C’est cette histoire, marquée par une profonde reconnaissance, que je souhaite narrer. Dans un second temps, je développerai trois héritages spécifiques de la théologie de Moltmann qui continue de m’accompagner aujourd’hui. 

Le chemin d’une rencontre 

Entrée dans les classiques 

Comme la plupart des étudiant-es qui débutent leur parcours en théologie, je découvre Moltmann et sa Théologie de l’espérance en cours d’introduction à la théologie systématique. J’ai le souvenir de l’enthousiasme qu’avait suscité en moi cette découverte. Et le soulagement lorsque, à la session d’examen de juin 2016, c’est sur un extrait de la Théologie de l’espérance que je suis évalué, pour mon tout premier examen de systématique. Évidemment, mes souvenirs de ce moment sont confus, la première session d’examen universitaire étant synonyme de bien des affects. Mais je me souviens avoir parlé du fait que la Croix fut une brèche dans l’histoire humaine, créant un puissant appel d’air qui doit mettre en mouvement, en action, par et au nom de l’espérance, les chrétiennes et chrétiens. 

Rencontre avec la problématique environnementale 

Moltmann va revenir à un autre moment clé de mon parcours en théologie. Au printemps 2018, approchant du terme de mon Bachelor en Théologie, j’ai le besoin d’élargir mon savoir. Mes études en Théologie sont intéressantes, certes, mais j’ai à cœur qu’elles puissent servir mon monde. Je vais donc valider quelques crédits en Faculté de Géosciences et Environnement de l’Université de Lausanne avec le philosophe Dominique Bourg. Ce cours, Durabilité : enjeux scientifiques et sociaux, est un point de bascule dans mon chemin. Dès lors, l’écologie devient le centre de mes motivations, y compris académiques, y compris théologiques. C’est à ce moment que la réflexion de Moltmann va répondre à mes nouvelles orientations de recherche. Mon examen final de Bachelor en éthique, avec la prof. Sarah Stewart-Kroeker, sera mon premier travail en écothéologie. J’y comparerai, avec une perspective d’éthique environnementale, la compréhension de la Création dans deux œuvres : La Terre comme soi-même (2012), de l’écothéologien Michel-Maxime Egger, et Ethics of Hope (2012) de Jürgen Moltmann. La découverte d’Ethics of Hope, j’y reviendrai, fut importante dans la construction de ma posture d’écothéologie et je n’ai eu cesse, dans les années qui ont suivi – et jusqu’à très récemment – de revenir à cet ouvrage.  

J’ai consacré l’entier de mon master à me former à l’éthique environnementale et l’écothéologie. Une question commence à devenir de plus en plus importante dans mes réflexions, interventions et engagement militant écologiste : que veut dire espérance aujourd’hui, vis-à-vis de la destruction de l’habitabilité terrestre par l’être humain ? Dans les milieux d’églises protestantes, où j’évolue et suis engagé, j’entends souvent, en regard à ces problématiques anxiogènes, la maxime « Oui, mais nous, chrétien-es, nous avons l’espérance ! ». Mais qu’est-ce que cela signifie, alors que, année après année, nous réduisons la possibilité à la vie terrestre d’être et de s’épanouir dans la dignité et la liberté ? Comment penser notre agir, notre responsabilité, comme humain, comme chrétin·ne, à l’aune des mutations singulières écologiques que nous engendrons ? Toutes ces interrogations vont être au cœur de mon mémoire, dont le titre est explicite : Agir et fin du Monde. Posture d’écothéologie politique face à l’écologie catastrophiste.  

Ne pouvant accepter l’impression que j’avais, à l’époque, que l’espérance chrétienne était essentiellement une formule incantatoire favorisant une éthique attentiste, j’ai décidé de consacrer la seconde moitié de mon mémoire à son exploration. Voici ce que j’écrivais en introduction de cette dernière : « […] Moltmann est, selon nous, le théologien qui a fourni la réflexion sur l’eschatologie la plus convaincante pour penser tant des perspectives éthiques, sociopolitiques et même, dans ses textes les plus récents, écologiques. » (p. 69) Ce mémoire fut pour moi le moment de construction d’une posture, de ma posture, comme jeune chercheur en théologie politique. En plus des textes précédemment cités, je vais y découvrir le second livre de Moltmann, après Ethics of Hope, le plus important à mes yeux : L’espérance en action : Traduction historique et politique de l’Évangile (1973). J’y découvrirai notamment l’un des passages, toutes théologies confondues, qui m’a sans doute le plus marqué jusqu’à ce jour pour parler d’espérance et dont je me suis servi, dans mes débats et conférences, un nombre incalculable de fois : « Aux yeux de l’espérance chrétienne, le monde n’est pas une salle d’attente sans intérêt, pour tuer le temps avant le voyage céleste de l’âme ; il est au contraire le théâtre où se joue la nouvelle création de toutes choses, l’arène où se conquiert la liberté. » (p. 149) 

Un héritage qui se prolonge 

Aujourd’hui, assistant-doctorant en éthique depuis l’été 2022 au sein de la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève, j’ai précieusement, dans ma bibliothèque, plusieurs ouvrages de Jürgen Moltmann. Je reviens régulièrement à sa théologie pour mes recherches. Comme dit précédemment, j’ai ressorti Ethics of Hope lorsque je travaillais, l’hiver dernier, sur la rédaction de mon premier article comme doctorant. Sous le titre de Remettre la Création sur terre, vers une écothéologie normative ce papier rependra l’inspirante réflexion que Moltmann a produite sur l’Alliance comme principe fédérateur théocentrique de l’humain et de la Création. Mon parcours, comme chercheur, en est encore à ses débuts, mais je peux déjà affirmer que la théologie de Moltmann aura une place dans ma thèse. Je travaille sur l’imaginaire dans la représentation de l’avenir écologique, en perspective éthique. Je m’interroge sur la manière dont notre rapport à un idéal futur - qu’il soit terrestre ou non - peut engager notre désir de transformation, de changement, individuel et collectif, alors que nous traverserons, de manière permanente, les mutations écologiques. L’eschatologie est un puissant moteur d’imaginaire et je ne doute pas que je vais mobiliser, à un moment donné, l’espérance de Moltmann. 

Idées marquantes 

J’aimerais, à présent, approfondir plusieurs thèses de Moltmann qui me sont chères et qui continuent de m’inspirer. Vu l’ampleur de son œuvre, je vais m’en tenir à trois. 

Espérance transformatrice 

Moltmann a exploré avec virtuosité les inévitables tensions qui traversent l’espérance. La Théologie de l’espérance se construit sur la conviction que l’évènement pascal est la révélation d’une promesse annonçant une réalité de l’avenir qui n’existe pas encore (p. 90). Cette réalité c’est celle du Royaume, du renouvellement de la Création, de la résurrection des morts, etc. De ce fait (la mort et) la résurrection du Christ n’est pas uniquement un « éclairage de la réalité présente de l’homme et du monde » (p.90) – bien qu’elles constituent le déjà-là de la réalité du Royaume – mais bel et bien la promesse d’une réalité qui vient.  

Tout l’enjeu est de réussir à articuler notre réalité présente, notre vécu individuel et collectif et cette réalité du Royaume eschatologique. Selon mon interprétation de Moltmann, l’objectif principal est d’affirmer que ces deux réalités ne sont ni pleinement fusionnées – ce qui impliquerait que la promesse est déjà accomplie et seulement à annoncer – ni radicalement séparées, ce qui relèguerait la réalité du Royaume à une dimension uniquement spirituelle. Dès lors, les deux réalités sont en tension et c’est cette tension qui fait que l’agir chrétien « (…) n’est pas placé en plein midi de la vie, mais à l’aurore d’un nouveau jour, à l’heure où la nuit et le jour, ce qui se passe et ce qui vient, luttent l’un vers l’autre » (p. 28). Ainsi, évitant le piège de tout attentisme, une profonde dynamique apparait au sein de l’espérance. C’est la raison pour laquelle Moltmann n’aura de cesse d’insister sur le fait que pour lui Dieu est à-venir (par espérance, notre regard se porte de l’avenir vers le présent) et non futur (par le calcul ou la probabilité, notre regard projette sur le futur à partir du présent et du passé) (Espérance en action, p.96-97) : c’est ce qui distingue l’eschatologie d’une simple scénarisation future.  

L’espérance permet donc pour lui d’énoncer comme principe que l’histoire est ouverte par la promesse de la Croix, en direction d’un avenir vers Dieu (Théologie de l’espérance, p. 98). Et cette espérance, d’où découle la tension dynamique entre le déjà-là et le pas-encore, est féconde sur le plan éthique. Moltmann nous a légué des phrases puissantes : « Paix avec Dieu signifie conflit avec le monde, car l’écharde de l’avenir promis s’enfonce inexorablement dans la chair de tout présent inaccompli » (p. 18). 

L’espérance chrétienne ne peut ainsi se cantonner à une simple consolation – même si cette dernière est nécessaire. Portée par l’appel de l’à-venir du Royaume, elle devient également la source d’une profonde responsabilité, car elle est aussi la protestation de la promesse de Dieu contre l’injustice et la souffrance. Le monde n’est pas encore achevé, il est compris dans une histoire, définie à l’horizon de la promesse : « C’est donc le monde du possible, au sein duquel on peut être au service de la vérité, de la justice et de la paix promise et à venir » (p. 364-365). C’est ainsi que l’espérance devient transformatrice. Le regard chrétien est à la fois pleinement lucide sur le monde, sur ses injustices, inégalités et souffrances et il entrevoit que les choses sont promises à être autrement. Et c’est au nom de cet autre monde possible que nous devons nous mettre en mouvement. C’est ce que j’ai retenu d’essentiel de l’espérance dans la pensée de Moltmann : elle évite l’écueil de l’attentisme comme du fatalisme. Nous avons la responsabilité de nous mettre en marche vers ce qui a été promis.  

Engagement socio-politique 

Ainsi, la théologie politique devient nécessaire. C’est là un autre héritage important de Moltmann : théoriser l’action socio-politique de l’Église. Pour lui, c’est dans la critique faite à la religion par le marxisme que se trouve le point de départ de l’amorce politique de la théologie :  

Elle [la critique du marxisme], comme c’est bien connu, ne consiste pas en une critique du contenu de la théologie chrétienne et de la foi religieuse, mais seulement en une critique fonctionnelle, une critique de la fonction sociale, politique et psychologique de la religion et de l’Église. Il n’est plus question de se demander quelles doctrines théologiques est vraies ou fausses : au contraire, la doctrine est testée par la pratique pour voir de quelle manière ses effets sont oppressifs ou libérateurs, aliénants ou humanisants (…). Une théologie qui entre dans cette démarche doit réfléchir constamment et avec critique sur sa fonction pratique autant qu’à son contenu (…). L’église doit commencer avec une conscience critique de sa propre existence politique et de sa fonction sociale actuelle

On Human Dignity, p. 98-99

Cette posture, Moltmann va ensuite la décliner pratiquement par une herméneutique politique puis une éthique politique. Et c’est en bonne partie dans l’inspiration de sa posture que j’ai construit la mienne. La problématique socio-environnementale est, de manière effective, le fruit de l’agir systémique et collectif humain. La foi chrétienne, portée par la théologie et les Églises, participe ainsi de manière réelle et par de nombreux biais à ladite problématique. Et c’est la raison pour laquelle la théologie doit aujourd’hui focaliser son attention avec exigence sur ses impacts sociaux, environnementaux et politiques. C’est le versant critique d’une espérance qui se veut transformative : pour chercher le mieux elle doit, avec réflexivité, veiller à ne pas empirer : l’agir chrétien est-il oppressif ou libérateur, aliénant ou humanisant ? Pour quel avenir la chrétienté souhaite-t-elle s’engager ?  

L’Alliance fondamentale 

Moltmann nous a également laissé de nouvelles interprétations bibliques aptes à s’inscrire avec cohérence avec les deux premiers points. Dans Ethics of Hope, je l’ai dit, Moltmann revient à la question de l’Alliance de Genèse 9, faite après le Déluge, pour en souligner l’exigence.  

Ce moment du récit mérite qu’on y revienne1 :  

8 Dieu parla encore à Noé et à ses fils avec lui, en disant : 9 Voici, j'établis mon alliance avec vous et avec votre postérité après vous; 10 avec tous les êtres vivants qui sont avec vous, tant les oiseaux que le bétail et tous les animaux de la terre, soit avec tous ceux qui sont sortis de l'arche, soit avec tous les animaux de la terre. 11 J'établis mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du déluge, et il n'y aura plus de déluge pour détruire la terre. 12 Et Dieu dit: C'est ici le signe de l'alliance que j'établis entre moi et vous, et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à toujours: 13 j'ai placé mon arc dans la nue, et il servira de signe d'alliance entre moi et la terre. 14 Quand j'aurai rassemblé des nuages au-dessus de la terre, l'arc paraitra dans la nue; 15 et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, et tous les êtres vivants, de toute chair, et les eaux ne deviendront plus un déluge pour détruire toute chair. 16 L'arc sera dans la nue; et je le regarderai, pour me souvenir de l'alliance perpétuelle entre Dieu et tous les êtres vivants, de toute chair qui est sur la terre. 17 Et Dieu dit à Noé: Tel est le signe de l'alliance que j'établis entre moi et toute chair qui est sur la terre. 

L’Alliance concerne l’entier du vivant. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’humain et la nature (pour rester dans cette binarité) se confondent dans l’Alliance, mais nous sommes, en son sein, partenaire. Voici ce qu’en dit Moltmann :  

Ils (les partenaires de la même alliance divine) jouissent donc de la même dignité et dans chaque cas de leurs propres droits. Les autres êtres vivants ne sont pas des biens humains, et les êtres humains ne font pas seulement partie de la nature. Toutes les choses vivantes sont les partenaires de Dieu dans l’alliance, et dans cette alliance avec Dieu, ils doivent faire une alliance les uns avec les autres pour la promotion réciproque de la vie et la garantie partagée de la survie. […] Cette idée fédéraliste sur la relation entre l’être humain et la nature dit : qui détruit d’autres êtres vivants sans raison, détruit l’alliance avec Dieu  

Ethics of Hope p.143

« Qui détruit d’autres êtres vivants sans raison détruit l’alliance avec Dieu ». Ce passage, avec celui d’Espérance en action, est de ceux qui m’ont profondément marqué. Je ne peux compter le nombre de fois où j’y suis revenu pour défendre ma posture écothéologique. L’Alliance faite en Gn 9, renouvelée en Christ, nous engage avec l’entier de la Création. Négliger ou nier ce lien fondamental c’est détruire un principe premier sur lequel l’équilibre du vivant créé repose. Et l’observation du chemin que, malheureusement, nous continuons de prendre à l’échelle globale nous confirme ce fait. Pour moi, destruction de l’Alliance et destruction de l’habitabilité terrestre résonnent ensemble.  

Nous faisons sortir ce qui vit, ce qui a été créé, de sa destinée voulue.  

Conclusion  

Je dois à Jürgen Moltmann de m’avoir fait découvrir comment engager la théologie dans la quête politique de libération et d’émancipation de l’humain et de l’entier de la Création. Sa vision de l’espérance, comme le désir de vouloir le mieux, d’aspirer à la transformation de ce qui est au nom de ce qui est à-venir est énergisante. Les causes dans lesquelles Moltmann s’est engagé sont toujours d’une brulante actualité. Plus que jamais l’héritage de sa théologie doit nous aiguillonner : ne tolérons pas l’inaccompli, ayons soif du promis. 

Benoît Ischer est assistant-doctorant en éthique au sein de la faculté autonome de Théologie protestante de l’Université de Genève. Engagé pour l’écologie, il oriente ses recherches dans une perspective d’éthique environnementale et de théologie politique.  

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