De l’espace pour le conflit

La métaphore du « couloir protestant » dans la délibération éthique entre Églises protestantes

Les protestants et protestantes mettent souvent une grande emphase sur l’importance de la dispute et la productivité des positions conflictuelles, surtout en Église – pluralisme oblige. Ils doivent en conséquence penser et expliciter les espaces dans lesquels les conflits légitimes prennent place – ce qui ne s’est fait que tout récemment.

C’est en termes de « couloir » (Engl. corridor / De. Korridor) que les textes les plus récents de la Communion des Églises Protestantes d’Europe (CEPE) proposent de spatialiser le conflit qui les traverse.

Dans cet article j’examine d’abord comment les guides éthiques du conseil de la CEPE ont fait usage de la métaphore du « couloir » et suggère ensuite quelques pistes pour élargir l’imaginaire du conflit. Ce texte s’inscrit dans le cadre d’une réflexion sur le statut positif du différend et du conflit dans la communion d’Église.

Le « couloir protestant »

Éthique de la reproduction

Dans la CEPE, la notion de « couloir protestant » est utilisée pour la première fois dans un guide sur les enjeux éthique de la médecine reproductive : « Avant que je te forme dans le ventre… ». Guide pour une éthique de la médecine reproductive par le Conseil de la Communion des Églises protestantes en Europe (2017). Ce guide fait partie d’une série de textes publiés par le conseil de la CEPE – le premier portait sur l’éthique de la fin de vie (« Un temps pour vivre, et un temps pour mourir », 2011). Ces textes qui ne sont pas soumis à l’assemblée générale. Ce sont des propositions du conseil adressées aux Églises membres, non des textes communs.

Je cite dans son intégralité le passage où la notion de « couloir protestant » est mentionnée pour la première fois.

Le guide ne présuppose pas qu’il y ait consensus parmi les Églises sur toutes les questions débattues. Parfois, des conclusions précises sont énoncées, mais en général, le but est de tracer un « couloir » de positions authentiquement protestantes, à l’intérieur duquel la discussion, le débat et le discernement moral peuvent se déployer. Le « couloir » sera plus étroit à certains endroits qu’à d’autres. Dans certains cas, il se réduira à une seule position à laquelle les protestants se rallient comme appartenant au cœur de leurs convictions théologiques et morales. Dans d’autres cas, il sera plus large, comprenant un ensemble de positions qui peuvent s’opposer vigoureusement l’une à l’autre, mais qui toutes peuvent être reconnues comme s’appuyant sur un raisonnement moral authentiquement protestant. Définir les limites du « couloir » et les termes dans lesquels la discussion sur le désaccord peut être menée peut favoriser une résolution de ces désaccords. (22)

La situation de départ est celle d’un différend au sein de la communion – dans le cadre de ce guide, il porte sur des thématiques comme la fertilisation in vitro, le don d’ovules, la gestation pour autrui, le clonage, etc. Le guide reconnaît que dans le cadre de la communion d’Église, il y a de facto une pluralité conflictuelle de positions possibles par rapport à ces thématiques : quant à la fécondation in vitro, par exemple, le guide présente une position (a) qui la considère au mieux comme une solution de dernier recours et une autre position (b) qui la considère comme une bénédiction pour les couples sans enfants (Avant que je te forme…, 84-86).

La question pour la communion est la suivante : les positions conflictuelles (a) et (b) peuvent-elles co-exister ? Y a-t-il un point où la présence des deux positions dans la communion d’Église n’est plus possible ? Par rapport au débat autour du statut de l’embryon, le texte reformule la question de la manière suivante : quelles sont « les limites légitimes de la liberté communicationnelle dans une perspective protestante » (Avant que je te forme, p. 56) ? Quelles sont les limites de ce que l’on peut dire et penser par rapport à cette thématique ?

Premièrement, le texte considère que sur certaines thématiques une pluralité de positions est légitime et sur d’autres non – sans qu’il soit tout à fait clair s’il s’agit là d’un énoncé de principeou d’un constat de fait. Deuxièmement, lorsqu’il y a une pluralité de positions possibles, le texte l’organise sous la forme d’un spectre de positions et non sous la forme d’une polarité. Troisièmement, le rapport entre les positions se négocie dans un processus délibératif au sein de chaque Église membre de la communion – pas au niveau de la communion elle-même (par exemple via son assemblée générale). Quatrièmement, la réflexion proposée par le conseil de la CEPE a pour but de clarifier le jeu légitime – non de fixer les positions éthiques comme telles. La métaphore du « couloir » a pour but de générer un discours et un imaginaire sur cette situation.

Dans ce guide la métaphore se décline essentiellement sur un seul axe : sa largeur. La largeur du couloir permet d’imaginer le jeu possible autour d’une certaine thématique et les variations du jeu en fonction des thématiques. Le couloir est pensé à partir de ses murs et de la distance entre les murs. Plus grand est l’espacement, plus il peut y avoir de positions. Par endroit, le couloir disparaît pour se réduire à un point : « Dans certains cas, il se réduira à une seule position à laquelle les protestants se rallient comme appartenant au cœur de leurs convictions théologiques et morales. » (22)

Un usage métaphorique de l’espace n’a jamais qu’une fonction illustrative : par le fait même de penser les positions conflictuelles dans l’espace d’un couloir, on commence à agencer cet espace, à en constituer la réalité et à lui permettre de déterminer en retour le développement des relations que ce même espace exprime. Cela tient au fait que l’espace est un medium pour la constitution du sens et que sa genèse est indissociable du processus de constitution du sens lui-même (Wüthrich 2015, 460-482 en référence à Cassirer 1995). Ainsi, l’usage d’une métaphore spatiale pour faire sens du conflit contribue à donner forme à la conflictualité. Le choix des métaphores vient donc avec certaines conséquences qu’il faut réfléchir de manière critique. 

Éthique de la sexualité

L’usage de la métaphore se précise dans un guide ultérieur : « Il n’y a plus ni mâle, ni femelle… » Guide sur les thématiques du genre et de la sexualité par le Conseil de la Communion des Églises protestantes en Europe (« There is no longer male, and female… ». A guide to gender and sexuality from the Council of the Communion of Protestant Churches in Europe). Ce texte doit encore être publié dans sa version finalisée. Il a été rendu accessible dans le cadre d’un processus de consultation au sein de la CEPE.

Les parties qui évoquent le « couloir » sont plus longues, et précisent avec plus de détails l’usage de cette métaphore.

La métaphore du « couloir » a pour but de suggérer quelques points importants. Premièrement, même si plusieurs réponses peuvent être justifiées comme étant compatible avec les convictions protestantes de base, il ne s’agit pas de dire que « tout est permis ». Les limites extérieures du couloir sont définies par les engagements (commitments) et les principes protestants centraux. Les réponses qui sont en conflit avec ces convictions fondamentales en sont exclues. Deuxièmement, un couloir remplit sa fonction par sa directionnalité, en menant d'une partie d'un bâtiment à une autre, et en orientant les gens dans cette direction. Cela ne doit absolument pas être compris comme si toutes les Églises devaient évoluer vers les mêmes points de vue, certaines à un rythme plus rapide que d'autres. La direction indiquée par le « couloir protestant » favorise, par le biais d'une exploration et d'une explication continue et mutuelle des engagements protestants fondamentaux, la progression vers une compréhension plus profonde et renouvelée de ces engagements et de leurs implications dans des situations concrètes et réelles. (« There is no longer male, and female… », 17)

Trois éléments ont été ajoutés par rapport à l’usage de la métaphore du « couloir » dans le guide précédent. Premièrement, la métaphore doit permettre de penser l’exclusion – l’accent est mis sur des limites extérieures que sont les « convictions fondamentales ». Elle vise à permettre d’identifier quelles positions sont exclues de la délibération propre à la communion d’Église. Ceci souligne la dimension politique du « couloir ». Deuxièmement, le texte précise la nature de la direction donnée par le couloir : la métaphore est centrée sur l’engagement commun des Églises membres de la communion et non sur la position à adopter au sujet de telle ou telle thématique. Le texte précise troisièmement ce qu’il estime comme les limites de la métaphore.

Certes, la métaphore a aussi ses faiblesses et ne doit pas être poussée trop loin. Les frontières ne prennent pas toujours la forme de murs clairs et nets entre l'intérieur et l'extérieur. La métaphore pourrait mener à dire que la différence entre l’extérieur et l'intérieur est plus importante que la proximité ou la distance par rapport au centre du chemin. Cela ne doit pas être impliqué par la notion de « corridor protestant ». (« There is no longer male, and female… », 17)

Cette précision souligne que la question de l’exclusion est subordonnée à celle du cheminement commun. Le guide est effectivement parcimonieux en termes d’exclusion sur la thématique « genre et sexualité ». Deux exclusions sont prononcées explicitement en relation avec l’idée du « couloir protestant » : « Affirmer que, d'un point de vue chrétien, une transition de genre est en principe exclue, se trouve en dehors du couloir » (74) ; de même, argumenter pour l’exclusivité des relations hétérosexuelles sur la base de la binarité des sexes tomberait en dehors du couloir (109).

L’espace de conflictualité qui se dessine ici est donc un espace poreux qui suit une certaine direction : celle de la communion. En même temps, cet espace reste pensé à partir de ses limites extérieures. On peut les préciser un peu plus loin.

Les limites du « couloir protestant »

Les limites sont définies à partir des « convictions fondamentales » de la communion d’Églises. Le guide « There is no longer male, and female… » les identifie dans les lieux suivants : dans l’anthropologie, dans la référence commune aux Écritures saintes et dans la compréhension de la doctrine de la justification.

L’orientation commune en matière d’anthropologie est exprimée de la manière suivante : « L'être humain est déterminé de manière relationnelle, qualifié par ses relations de foi ou de non-foi (belief or unbelief), plutôt que par une essence intérieure autonome. » (34) Cette affirmation est déduite de l’action de Dieu en faveur de l’être humain telle que la présente la Concorde de Leuenberg et la Confession d’Augsbourg. Un essentialisme ou une pensée de l’être humain qui ferait abstraction de sa relation à Dieu se trouveraient en dehors de l’espace du couloir.

C’est l’orientation par la méditation des Écritures et leur interprétation constamment renouvelée qui fait que l’on se trouve dans le couloir, où que l’on en sorte. Une position qui refuse l’orientation sur les Écritures ainsi qu’une position qui refuse le travail d’interprétation sort du couloir. Le guide peut s’appuyer pour cela sur la discussion doctrinale Schrift – Bekenntnis – Kirche (2012) (Écriture – Église – Confession).

Une position qui n’est pas en accord avec la doctrine de la justification telle qu’exposée par la Concorde (§§ 8-12) est déclarée en dehors du couloir. La compréhension de cet accord et de sa nature est développée dans le texte L’Église de Jésus-Christ (III.1). Il s’agit d’un accord qui se concrétise dans un double consensus : (i) un consensus autour de la formulation de la « juste compréhension de l’Évangile » (ii) un consensus dans la « conviction commune que ‘l’annonce de la justification en tant qu’annonce de la grâce de Dieu, est la norme de toute prédication de l’Église’ (C.L. 12) » (L’Église de Jésus-Christ, 41). Le consensus a lui-même le statut d’une attestation rendue à l’unité donnée par Dieu lui-même. Il ne peut qu’être le fruit et l’expression de l’action de Dieu (40-41) – le consensus ne génère pas l’unité, mais rend témoignage d’une unité donnée.

Dans la tradition de la « diversité réconciliée » (Fédération luthérienne mondiale), le consensus n’implique pas de nivellement. C’est un consensus qui conserve les différences – notamment les différences dans la forme que peut prendre l’expression de l’Évangile dans la vie des Églises. « Le consensus a la capacité d’inclure les différences et même de les générer » (Birmelé 2023, 200, n1). Il implique une distinction entre d’une part l’acte de la confession de la foi qui culmine dans la praxis commune de la prédication et des sacrements et d’autre part la diversité des formulations doctrinales – notamment des confessions (Schrift, 35-40). Le double consensus est le moyen pour s’engager dans la praxis commune.

Une note en passant : cette compréhension du consensus n’articule pas encore suffisamment sa dimension conflictuelle. Les désaccords entre les Églises membres de la communion sont sous-tendus par des rapports de force exprimant des asymétries fondamentales (autorité symbolique, poids financier, présence au conseil, minorité/majorité, etc.). L’attention particulière que la CEPE porte aux Églises de minorités indique que la CEPE reconnaît ces rapports de force (cf. CL § 45 et l’étude Theologie der Diaspora, 2019). La nature conflictuelle de ces relations doit être pensée aussi sur le plan de la dynamique décisionnelle (politique) qui guide l’établissement des consensus.

La métaphore spatiale

Le « couloir » appartient au registre de l’architecture et de l’urbanistique – voire de la géographie. Dans un sens plus général, il s’agit d’une métaphore spatiale dont l’usage sert un but heuristique : découvrir des manières de donner forme à l’approche du différend entre les Églises membres de la communion. La métaphore spatiale permet à la fois d’agencer des contraintes effectives sur les comportements (via agencement, distances et limites), mais également d’ouvrir des possibilités d’actions. D’un point de vue structurel, l’espace est l’expression d’une relation entre des corps (biens et agents) et de la transformation de cette relation par l’action (Löw 2015).

Comme je le signalais plus haut, le choix de métaphore spatiale pour penser la conflictualité n’est pas sans conséquence : ces choix lui donnent une forme concrète et en inaugurent la réalité. Ainsi, il faut pouvoir mesurer l’intérêt de la métaphore du « couloir ». Je propose de le faire au contact d’autres métaphores et de ce qu’elles peuvent suggérer en matière d’agencement de la conflictualité. Passons par quelques variations.

Variations de l’agencement spatial

Scène. La métaphore de la « scène » permet d’accentuer la différence entre acteurs et actrices du conflit et ses témoins. Le conflit qui a lieu sur une « scène » se met en place, s’organise, s’orchestre, se scripte. Il est délimité dans l’espace et dans le temps. Lorsqu’elle se précise sous la forme de l’« arène », la « scène » permet à la fois de dire la violence apparente du conflit et son contrôle par le souverain. La « scène » assigne au conflit une place à part de l’espace ordinaire ou quotidien : le conflit est rendu public et visible, sans prendre toute la place. Il relève du jeu. La chambre, le théâtre ou l’hémicycle est les espaces associés à ce type d’agencement du conflit. Ils permettent une distribution ordonnée des positions : classiquement sur l’axe « extrême – gauche – centre – droite – extrême ». Les limites jouent ici un rôle central, en ce qu’elles permettent la constitution d’une pluralité conflictuelle (Mouffe 2016).

Place. Les espaces extérieurs de l’« agora », du « forum », de la « place du village » ou encore de « l’arbre à palabre » imagent pour leur part l’idéal d’un espace accessible à tous et toutes permettant la formation de l’identité citoyenne. La place comme zone de rencontre et de rassemblement jouant à la fois sur des mécanismes de personnalisation et d’autorégulation collective : l’espace public comme lieu de la politique. Les frontières de cet espace sont beaucoup plus poreuses que celui de la « scène ». La place publique comme espace capable d’accueillir la foule et de faire se rencontrer les opinions adverses à ciel ouvert, excédant le regard scrutateur du souverain. Par ailleurs : elle ne doit pas nécessairement être un espace aménagé (urbain ou rural) par l’humain. Il peut s’agir d’un espace choisit dans la nature : telle pierre, tel arbre, telle plaine ou enfoncement qui est investi pour un temps par la collectivité. La place fonctionne comme une scène ouverte, éphémère et modulable – le conflit ne doit pas s’agencer toujours sous le même mode et les effets transgressifs sont amoindris. De plus, la virtualisation des espaces ouverts par internet a démultiplié les possibilités, mais aussi l’éclatement de cette spatialisation du politique. La démultiplication des espaces ouverts génère tant de bulles qui, même si elles ne sont pas fermées sur elle-même, s’isolent les unes des autres du fait de l’augmentation quasi infinie des choix.

Rue. Lorsque le conflit s’y déplace, c’est qu’il a débordé ou – selon la perspective – qu’il commence enfin à se déployer. Dans la « rue », le conflit perturbe les flux de la communication ordinaires, la distribution des rôles et des fonctions. Il est plus compliqué de voir qui s’y joint. Elle anonymise, elle est le lieu de la foule et des guérillas. Le conflit devient plus difficile à canaliser et gagne en dynamique. Dans la « rue », le conflit n’est plus circonscrit à un espace de jeu : il devient sérieux, laisse entrevoir la possibilité de l’insurrection. La « rue » visibilise le mouvement du conflit et son potentiel transformateur et créatif – allant des formes plus ou moins pacifiques du défilé jusqu’aux formes destructrices de l’émeute.

Spécificité du « couloir »

En optant pour la métaphore du « couloir », la CEPE semble s’engager dans la spatialité du bâtiment, de l’espace aménagé et aménageable. En même temps il faut préciser que le terme n’est pas réservé à l’architecture. On parle en effet de couloir humanitaire, migratoire ou encore écologique/biologique : l’aménagement d’une voie de communication au sein d’un espace hostile. Cela vaut aussi pour le couloir aérien ou maritime. Mais restons d’abord sur le bâtiment.

Le bâtiment est un espace agencé. Il exprime de fait la capacité d’action de l’être humain et la transformation de son environnement. Le bâtiment impose des limites, plus ou moins poreuses entre intérieur et extérieur, entre respect et transgression, entre visibilité et invisibilité. Les bâtiments ont aujourd’hui souvent des couloirs, mais relevons que ce n’est pas systématiquement le cas.

Certains bâtiments n’ont que des pièces – voire qu’une seule pièce – précédées éventuellement d’un vestibule ou d’un hall à l’entrée, une salle d’attente, ou une antichambre. Ce premier espace donne du temps. Il donne le temps d’arriver et donne aussi le temps d’accueillir. C’est un temps statique, analogue à celui de la cellule. De plus, la salle d’attente implique une asymétrie : une personne accueille, l’autre attend d’être accueillie. Les deux se préparent, mais l’une et chez elle et l’autre ne l’est pas.

L’espace de base du bâtiment est la pièce. Celle-ci est définie par une certaine utilisation (salle à manger, dortoir, toilettes, salle à coucher, salle de bain, salle commune, bureau, atelier, buanderie, etc.) et par son usager attitré, voire son propriétaire. Deux pièces d’un même étage peuvent être connectées uniquement par une porte. Seul le seuil marque le passage entre les pièces pour les personnes qui les habitent. Il y a différents espaces, mais pas d’espacement. Une ouverture, mais pas de durée.

Le couloir est l’espacement entre les pièces d’un bâtiment. Il a d’abord une visée fonctionnelle : il permet l’échange et la communication, rapide, efficace et discrète – dans l’Angleterre de l’ère victorienne, le couloir était notamment agencé de telle manière à ce que les différentes classes sociales puissent collaborer dans un même bâtiment, sans avoir à se croiser (Jarzombek 2010, 752-753). L’espacement du couloir permet la durée, la circulation, la déambulation. Se rendre dans le couloir, signifie de prendre le risque de s’exposer dans la symétrie : hors territoire propre, mais pris dans un même espace clos. Une exposition d’autant plus risquée que les voies de fuite sont restreintes ou peuvent être bloquées. Le couloir peut placer les personnes dans une situation de précarité génératrice d’anxiété dont les thrillers font leur miel.

Comme je le mentionnais plus haut, le « couloir » n’est pas réservé à l’intériorité du bâtiment – originairement il désigne d’ailleurs plutôt une extension ouverte (Jarzombek 2010, 731-740). En dehors du bâtiment, le « couloir » (biologique, humanitaire) doit permettre le passage d’un espace de vie à un autre espace de vie. C’est en principe un lieu dont le conflit est absent, où l’on sait que l’on pourra passer d’un point à un autre sans danger, que ce soit parce que l’on transitionne entre deux habitats vivables, que l’on fuit un habitat devenu invivable, ou parce que l’on essaie de rejoindre autrui dans un espace dont la viabilité se réduit de plus en plus. Les rencontres dans le couloir sont probables. Elles sont à chaque fois un rappel de l’insécurité dans laquelle on se trouve.

Le couloir interroge la place que les uns et les autres sont prêts à laisser à celui ou celle que l’on risque de croiser. Il appelle à une éthique de la contraction, où la première chose à faire est de donner de la place – de l’espace – et non de la prendre (Wirth 2019 ; Wirth 2020, 369-374). Dans le couloir on laisse de la place à autrui, ou on bouche le passage – par accident, ou au contraire, pour coincer son vis-à-vis. On permet la circulation ou on l’empêche. Le couloir permet aussi de retarder le temps de l’activité – celle qui se vit dans les pièces – de prendre du temps. La rencontre dans le couloir permet aussi la reprise ou l’anticipation de ce qui va se jouer dans la pièce. La discussion de couloir comme retardement fortuit ou impromptu, comme levier stratégique ou tactique – voire comme événement poétique.

Le statut ecclésiologique du « couloir »

À la suite de cette série de variations imaginatives, j’aimerais faire quatre commentaires quant à la pertinence de la métaphore du « couloir protestant ».

Le couloir invite premièrement à une atténuation de la conflictualité. Le couloir n’est pas un endroit où l’on se bat – il n’est pas fait pour ça. Au contraire, lorsque le conflit est porté dans le couloir, c’est plutôt que l’on assiste à un débordement de violence – à l’image de celui qui a lieu dans la rue. Le couloir est un lieu d’exposition mutuelle dans la précarité et non un lieu de force. La confrontation qui a lieu dans le couloir ne peut pas être une confrontation souhaitée – ou alors pour la seule vertu de la tension dramatique, comme lors d’une scène de duel ou d’embuscade. Dans l’espace public, la présence policière, la délation ou la caméra de sécurité sont les indices de la résistance à l’égard de cette prise de risque foncière liée au couloir, voire de son refus.

En ce sens, la métaphore du « couloir » doit plutôt favoriser la rencontre non conflictuelle des positions différentes. Ce qui est à exclure du couloir, c’est précisément la rencontre qui exercerait une force menaçante sur la relation. Ainsi, si le couloir a pour lui la vertu de modérer le conflit, il ne permet pas d’identifier l’espace dans lequel le conflit se réalise concrètement. La métaphore du « couloir protestant » ne fait que différer les temps de la confrontation et ne dit pas encore les lieux où elle doit se vivre. Les limites du couloir ne sont pas les limites de la confrontation des différends : elles sont les limites de l’espacement entre une pluralité de lieu (des pièces ou des espaces de vie) dont l’usage et la viabilité doivent encore être identifiés.

En deuxième lieu, le couloir induit la distance entre des espaces et permet ainsi d’articuler leur différence. En ce sens, il permet l’explicitation de positions particulières (des pièces) et leur exposition mutuelle dans un espace qui ne leur est pas propre. Sous cet angle, le « couloir » peut être compris comme une métaphore de la synodalité. Se rendre dans le couloir signifie que l’on renonce à son espace propre pour entrer en mouvement, ainsi qu’en précarité – dans le risque de la rencontre. D’une certaine manière, l’existence dans le « couloir » est le propre de l’existence ecclésiale dans le monde : « Car nous n’avons point ici de [pièce] permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir » (Hb 13,14). La CEPE va dans ce sens lorsqu’elle réaccentue l’étrangeté de l’Église comme l’une de ses caractéristiques fondamentales (Theologie der Diaspora, 76-86).

Là où des lieux d’Église se sont sédentarisés et ont développé quelque chose comme un espace propre, le « couloir protestant » exprime l’entrée dans la condition ecclésiale première. Ou plutôt : il ramène l’Église à la modalité de son existence dans le monde, comme lieu qui diffère incommensurablement (de) l’espace-temps du Royaume. Ici, l’entrée dans le « couloir » dit bien quelque chose de ce qui advient aux organisations ecclésiales lorsqu’elles s’exposent à leur être : mise en mouvement hors de leur espace propre, pour se rendre là où leur Seigneur les appelle. Le « couloir » peut dire la précarité foncière des Églises, mais il ne permet pas encore de penser le conflit qui peut advenir dans la rencontre – où alors il le fait sous un mode qui expose ces Églises à une violence sans bornes.

Troisièmement, si le « couloir » peut être un lieu de rencontre, il ne l’est pas nécessairement. Il est premièrement un lieu de circulation, plus ou moins anonyme et fonctionnel, plus ou moins utilisé tel qu’il a été conçu, plus ou moins détourné de son usage. Ce n’est pas le couloir qui fait le passage de la rencontre impromptue ou recherchée à la communauté. Le « couloir » est une possibilité pour la rencontre des positions. La rencontre dans une pièce ou dans l’espace ouvert en serait une autre. Le couloir n’est pas – et ne peut pas être – la condition de la communauté des organisations ecclésiales. Il ouvre en revanche les positions à l’éventualité de leur confrontation – mais confrontation qu’il faudrait différer, jusqu’au point de trouver le bon endroit et le bon moment pour pleinement la déployer.

Finalement il faut encore souligner que si le « couloir » a des affinités avec l’existence diasporique de l’Église, il ne dit pas pour autant tout de cette existence : le « couloir » conserve l’idée de limites, de murs (aussi poreux soient-ils). Or, ceux-ci n’existent pas dans le pèlerinage que l’Église vit dans le monde. Ou plutôt : les limites de ce couloir, en tant que couloir qui canalise et permet la circulation de l’Église en tant qu’Église, ne sont pas érigées de manière stable et définitive, c’est-à-dire : d’une manière où celles-ci seraient simplement à disposition dans le monde. L’existence de ces limites ne peut être déliée de la praxis ecclésiale elle-même, de ce qu’elle génère et pose dans le monde.

Je me risquerais à élaborer un peu plus loin à partir du cadre doctrinal qu’offre la Concorde. Le monde est un espace d’exposition. Les limites, les murs du « couloir » ecclésial, sont données par la Parole, tel que l’Église la reçoit et en témoigne dans la foi, avec l’aide de l’Esprit-Saint. L’écoute de l’Évangile, le passage par l’eau baptismale et le rassemblement autour de la table du Seigneur témoignent des limites du « couloir » comme « couloir ecclésial », limites qui à la fois canalisent et donnent l’espacement d’un mouvement en vue du Royaume et d’une rencontre possible dans ce mouvement.

Le « couloir protestant »

Dans son usage initial, le « couloir protestant » doit permettre de penser et de dire le différend qui traverse la communion tout en favorisant l’attestation rendue à un chemin que l’on croit commun – celui de la communion donnée en Christ.

À la fin de ce parcours, les limites de cette métaphore sont apparentes : si elle permet d’un côté l’articulation de la condition diasporique de l’Église dans le monde ainsi que sa précarité, de l’autre elle n’est pas appropriée pour dire et penser la confrontation des positions au sein de la communion. Elle permet de penser et dire la rencontre des positions et leur exposition mutuelle. En revanche, elle ne permet pas d’identifier l’espace-temps de la confrontation au sein de la communion : une scène, une arène, une agora, un arbre à palabre ou une chambre parlementaire. C’est à cet endroit que des limites comme celles proposées par le guide sur l’éthique de la sexualité (anthropologie relationnelle, méditation des Écritures et justification par la grâce seule) doivent être posées et que leur pertinence se laisse mesurer. Comme limites du « couloir », elles semblent plutôt opérer comme des barrières électriques menaçantes que comme un balisage sécurisant. Autant ce type de limites est attendu dans un espace qui permet le déploiement du conflit, voire d’une certaine violence – autant il n’a pas lieu d’être dans le couloir. Le couloir doit protéger de l’extérieur et non être une menace pour celles et ceux qui se trouvent à l’intérieur.

Comme je l’ai indiqué dans la première partie de cet article, le discours autour du « couloir protestant » se constitue dans des « guides » qui doivent orienter le discernement éthique des Églises membres de la CEPE par rapport à des thématiques qui les divisent ainsi que la société – fin de vie, médecine reproductive, genre et sexualité. Ces guides n’étant pas soumis aux assemblées générales de la CEPE, leur autorité est relative : il s’agit d’une proposition, plutôt que d’une orientation reconnue. Pourtant, en déployant la notion de « couloir protestant », ces guides contribuent à donner forme à une telle orientation.

L’usage de la métaphore spatiale du « couloir » invite à réfléchir d’une part à l’imaginaire du conflit – ou plutôt, à l’absence d’un tel imaginaire – au sein de la CEPE. Non pas parce que le conflit est désirable en soi, mais parce qu’il est incontournable pour une organisation qui a pour mission de porter une voix protestante au niveau européen qui représente la pluralité des réalités ecclésiales et qui implique ces différentes réalités dans la formation de cette voix. Les métaphores spatiales peuvent ici servir d’outil heuristique pour identifier les espaces du conflit légitime et leur donner une forme concrète, mais elles doivent être manipulées avec soin. Un dernier commentaire : la réflexion sur cette métaphore devrait aller de pair avec une analyse ecclésiologique des espaces où des positions se confrontent déjà concrètement au sein de la CEPE, dans le travail autour des textes communs, dans les assemblées générales et les conseils, dans les groupes régionaux, dans les rencontres occasionnelles et là où des collaborations se font à l’échelle de communautés locales. Cette analyse devrait aller de pair avec une appréciation théologique de la spatialité ecclésiale (Wüthrich 2015, 427-460), notamment dans l’élucidation de la relation entre espaces qui témoignent du don de l’unité ecclésiale et qui constitue la communauté (prédication de l’Évangile et administration des sacrements) et espace qui manifestent la persistance d’une différence non réconciliée (en considérant bien qu’un même lieu peut être l’occasion de différents espaces, cf. 1 Co 11,19-34). Ce travail reste encore à faire et suppose le développement d’une perception plus accrue de la fonction positive de la conflictualité au sein de l’Église.


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Elio Jaillet

Docteur en théologie

Chargé des questions théologiques et éthiques

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