Tortues

Il y a quelque chose d’angoissé au pays de Bruno Pellegrino. Un peu comme si son patronyme, « pèlerin » en italien, lui commandait de bouger sans cesse, de s’extraire d’une certaine réalité. Anxieux, le narrateur l’est aussi enfant quand il craint constamment que la maison familiale prenne feu. Anxieux, mais avec quelques moments fugaces de libération et de plénitude.

Présentation générale

Bruno Pellegrino, jeune écrivain vaudois déjà reconnu par la critique, signe avec Tortues un récit en forme de voyage auquel le lecteur, la lectrice sont conviés. A travers neuf courts récits, issus à la fois de ses souvenirs et de ses carnets, Pellegrino se dévoile par petites touches. Je comparerais cet ouvrage à une autobiographie fragmentaire mais intime. Elle touche diverses époques de la vie du narrateur, évoque différents personnages, plus ou moins proches de lui ; elle nous transporte dans des lieux variés, du bassin lémanique à la Turquie, en passant par l’Italie, l’Allemagne et l’Angleterre.

Trois interpellations

En quoi ces courtes histoires, zooms sur une vie d’écrivain, m’ont-elles interpellée ? Pour trois raisons. La première est esthétique : l’écriture est précise, musicale, justement rythmée. Elle sait aussi taquiner l’humour, mais toujours avec cette touche de timidité et de pudeur qui sans doute va au-delà du style de Pellegrino. La deuxième raison est liée au traitement du temps dans l’ouvrage. Et pour évoquer ce thème, il faut dire deux mots du titre, Tortues. Ces vertébrés tétrapodes non seulement scandent l’ensemble du texte par leur trois ou quatre récurrences, mais surtout ils en donnent le coup d’envoi. En effet, le livre commence par une sorte de bref prologue où il est question d’une visite de l’auteur dans un musée de zoologie. Il vient y faire un inventaire des animaux empaillés et par hasard lors de sa visite, il est témoin du travail d’un taxidermiste qui vient de recevoir une tortue morte…

Vous en conviendrez : drôle de début. Le décor est planté : la vie biologique de la tortue est bel et bien terminée, mais une autre vie commence, empaillée et exposée. Pellegrino présente ainsi la fine ligne de crête sur laquelle il va déambuler : le temps, entre passé et présent, entre souvenirs, mémoire et interprétation. Et je souligne passé et présent, l’avenir n’a que peu de place dans sa méditation du temps. 

Et voilà donc la troisième raison qui fait de cet ouvrage une interpellation pour la théologienne : la question non plus seulement du temps, mais de son interprétation notamment à travers la mémoire. C’est sans doute le cœur du propos de Pellegrino, en creux mais fidèlement présent. A la toute fin de la première histoire – le narrateur a été appelé par la famille à mettre de l’ordre dans les archives d’une écrivaine décédée –, il jette un dernier coup d’œil à l’appartement qu’il quitte et a ces mots : « En effectuant ces gestes, j’avais l’impression de me voir agir comme dans un roman. Je me souvenais de ce moment à l’instant même où je le vivais. Ne le vivais que dans cette perspective, dans l’inquiétude qu’il ne m’échappe. » (p. 22). Le moment présent et le souvenir se mélangent, de la même manière que le présent et le passé ou la réalité autobiographique et la fiction romanesque. L’entrelacs entre passé et présent, la distance ou l’aplatissement de celle-ci pour naviguer constamment dans cette évocation parfois nostalgique, caractérisent la quête de sens de Bruno Pellegrino, son interprétation de son histoire à la lumière d’une mémoire sélective.

Le narrateur se confronte à cette crainte d’oublier, de ne pas se souvenir et la légèreté ressentie à être incapable de tout garder. Si on se souvenait de tout, on deviendrait fou, je paraphrase inexactement Paul Ricoeur. Pellegrino s’inscrit dans cette réflexion sur l’histoire et la mémoire, sur l’oubli et le souvenir. Et surtout sur les échos de ces allers-retours dans son existence. Il dit d’un voyage enfant en Turquie dont il ne se souvient pratiquement pas : « Je déteste avoir oublié, et le savoir. » (p. 51)

Un temps replié sur le souvenir

Dans cette itinérance, le narrateur n’ouvre jamais vraiment la porte ni à l’avenir ni à l’imaginaire. Il se limite en quelque sorte à ses souvenirs et à leur résonance, centrale, pour sa propre vie. Il se voit offrir comme jeune écrivain prometteur un temps d’écriture dans un château de la côte vaudoise. En admiration devant les châteaux depuis son plus jeune âge, le narrateur néglige quasiment son travail littéraire pour s’intéresser aux archives de la dernière châtelaine. « Je me laisse fasciner par ce train de vie de grande bourgeoise. Il ne s’agit pas de nostalgie, je n’idéalise rien. C’est seulement qu’en l’absence de marche à suivre, observer des vies passées m’aide à m’orienter dans la mienne. » (pp. 83-84)

Ce qui vient est en grande partie déterminé par le passé, le sien ou celui des autres, par les souvenirs ou le travail dans des archives ou des documents de toute sorte. Ce qui vient est laissé totalement dans l’inconnu, dans le non attendu. J’ajouterais dans le non espéré. Il y a dans ce texte une dimension prépondérante – et pour moi parfois pesante – du présent, du maintenant. Certes, le narrateur raconte qu’il a la bougeotte et qu’il n’habite jamais longtemps quelque part, mais sa vie reste collée au quotidien et je n’y perçois guère d’attente ou d’espoir. 

Alors oui, Pellegrino dit aussi qu’il est parvenu à construire un équilibre précaire entre sa peur d’oublier et son soulagement de voir que la mémoire se désencombre pour survivre. Ce que je comprends comme une absence d’espoir n’est donc pas un désespoir mais une façon, pour reprendre les termes de l’auteur, de « s’orienter dans la vie ».

Une littérature sans imagination ?

Je lis dans cet ouvrage quelque chose que j’ai déjà trouvé chez plusieurs auteurs et autrices contemporains : une sorte de voile temporel, une sorte d’aplatissement de l’histoire sur le présent. Comme si ce dernier était tellement lourd à vivre et à porter qu’il était d’une certaine manière plus simple de l’interpréter à l’intérieur de ses propres souvenirs que dans la confrontation avec le monde en marche. Comme si toute dimension eschatologique avait disparu, comme si même l’imagination, porte d’entrée vers l’inconnu qui vient et traduction d’une transcendance du récit, restait en dehors d’une certaine création littéraire.

Bruno Pellegrino, Tortues, Chêne-Bourg, Ed. Zoé, 2023.  

Janique Perrin, Docteure en théologie, pasteure, responsable de la formation d'adulte francophone pour les Eglises réformées Berne-Jura-Soleur.

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