La consécration

Questions de fond et impulsions dans une perspective réformée

Stefan Krauter, Matthias D. Wüthrich (Ed.), Theologischer Verlag Zürich, Band 18 – 2023

La conception qu’ont les Églises de la consécration et la manière qu’elles ont de la « mettre en musique » lors des célébrations, donne un véritable reflet de l’immense diversité des théologies des ministères au sein des Églises de Suisse, et ce, tant pour des raisons théologiques (ADN protestant) que politiques (fédéralisme). Devant les diminutions massives et les mutations des paysages sociétaux, il ne s’agit pas seulement de repenser les ministères et les services ecclésiaux, mais également la consécration. Les dix auteurs.trices de ce livre collectif, dont 5 issus de l’université de Zürich, offrent une palette d’études diachroniques et synchroniques de la question sous l’angle de plusieurs disciplines théologiques. Le but visé étant de donner des impulsions pour le futur.     

Présentation des chapitres

Stefan Krauter, professeur assistant à Zürich, veille à intituler sa contribution Consécration et Nouveau Testament, limitant ainsi l’anachronisme que constituerait le titre « Consécration dans le Nouveau Testament ». En effet, aucune théologie des ministères ne saurait se situer en continuité des textes du canon. Plutôt que d’étudier les légitimations confessionnelles des ministères de manière critique, l’auteur opte pour une mise en résonance de quelques passages choisis dans les épîtres pastorales et les Actes avec la réalité du ministère consacré contemporain. Cependant, il ne dispense pas le lecteur d’un survol de l’exégèse néotestamentaire en la matière, laquelle s’est largement développée depuis le modèle opposant « ministère et charisme » à la fin du XIXème siècle. On retiendra de ce survol que ce n’est qu’à la fin du IIème siècle qu’est apparue la représentation d’un sacerdoce ecclésial transmettant les pouvoirs d’un consacrant nécessairement consacré à un candidat à la consécration. Krauter défend l’idée selon laquelle le NT contient diverses approches et impulsions permettant de former les ministres et de nourrir les rituels de leur consécration ou de leur installation. Après tout, ces textes peuvent féconder la pratique actuelle, comme d’autres textes sans rapport direct avec le ministère l’ont également fait dans les Églises. Exemples. « Rester ou partir » à la lumière de 2 Tm 1, 6-8. Pas de théologie des ministères dans cette épître, en revanche, une réflexion sur les souffrances dues à l’annonce de l’Évangile, pertinentes aujourd’hui pour tout.e collaborateur.trice, ministre ou non. Il s’agit littéralement de raviver un feu dans un contexte défavorable. « Autorité contestée » en 1 Tm 4, 14. L’un des champs de tension actuels est celui du rapport entre ministres et responsables élus. Aujourd’hui, la consécration peut être revisitée comme un acte de reconnaissance actif, et non passif, par la communauté. « Signes des temps » en Ac 6, 6 ; 13, 1-3 et 14, 23. Il n’est pas mauvais que les cultes de consécration soient, pour l’Église l’occasion de se présenter elle-même au sein d’une tradition, notamment auprès d’un public distancié. Cependant, Krauter souhaite alimenter la réflexion par l’image du renouveau, telle que le livre des Actes en témoigne lors de trois épisodes d’imposition des mains. Que ce soit pour les Sept appelés à passer les frontières linguistiques, Paul et Barnabas appelés au premier voyage missionnaire ou les anciens appelés à diriger les communautés fondées par eux, jamais il ne s’agit d’une consécration, mais bien plutôt d’une reconnaissance que l’Esprit initie une nouvelle étape pour l’Église. Par ce rituel, il ne s’agit ni de confirmer des structures, ni de valider des changements désordonnés, mais d’accueillir un avenir différent.                

Judith Becker, Ministère et consécration à la Réforme, Constellations et conceptions. Au temps de la Réforme, les réponses données aux questions relatives aux ministères ont été diverses, le plus souvent en raison des contextes politiques, mais aussi du postulat protestant qui opère une distinction entre Église visible et Église invisible, rendant possible une certaine unité dans la diversité. La professeure berlinoise propose une relecture comparative des traditions de Zurich et de Genève, mais aussi des « communautés sous la croix » en France ou à Londres. La question du nombre et des noms des ministères n’est pas la seule variable, allant de deux à quatre. Ni celle du mode d’élection, donnant – mais parfois en principe seulement – un rôle à la communauté ; donnant ici un rôle à l’autorité politique, là plutôt pas, voir surtout pas. Ni la manière de consacrer, par les seuls pasteurs ou non, dans une seule et même célébration pour tous les ministres (au nom de l’égalité des ministères) ou non. Un certain pragmatisme conduit, en France, à confier au diacre des tâches cultuelles en l’absence du pasteur, ou même d’admettre une vocation subjective sans médiation humaine (contre le principe de la Réforme opposée à son aile radicale) On notera que la ligne zwinglienne d’un ministère qui peut être critique envers l’autorité politique, alors que la cité joue un rôle majeur dans la co-construction, donnera des arguments aux communautés réformées minoritaires et persécutées. Le lien à l’autorité politique reste délicat et génère des tensions, comme à Genève, où Calvin doit vivre un décalage entre sa conception des prérogatives ecclésiales (cf. Institution de la religion Chrétienne) et la réalité. Diversité dans l’unité en matière de ministère, toujours affirmé comme service, mais aussi décalage entre la théorie et la pratique constituent une leçon de ce passé fondateur.              

Matthias D. Wüthrich, Epiclèse et imposition des mains lors du geste de consécration, Essai d’interprétation en théologie systématique. Le systématicien de Zurich, après avoir interrogé le sens de l’imposition des mains, et son lien variable avec l’invocation de l’Esprit Saint dans des traditions particulièrement diverses au sein du protestantisme helvétique, cherche à approfondir le sens de l’épiclèse pour la lier davantage au geste liturgique de nos Églises, et ce à la fois pour rendre compte, dans l’humilité, de la précarité d’une Église en déclin, mais aussi pour libérer, dans l’espérance, la force pascale et créatrice de l’Esprit Saint. Un survol non exhaustif, mais, n’en déplaise à son auteur, assez représentatif des liturgies (BEJUSO, AG, BS, ZH, NE, VD) compare leur place très variable et leur lien à la bénédiction.  Ne convient-il pas de passer délibérément d’un geste compris comme bénédiction particulière à un geste compris comme véritable invocation faite des profondeurs ? L’imposition des mains gagnerait en pertinence. Pour des raisons inhérentes à l’ecclésiologie protestante, où l’Église échappe à tout pouvoir humain, puisqu’elle ne peut être que creatura verbi divini (certes dotée d’un ministerium verbi divini), mais aussi pour des raisons inhérentes à un contexte culturel où embrasser le ministère pastoral n’est plus sociétalement attractif et nécessite des compétences spirituelles, psychologiques, théologiques et herméneutiques d’autant plus grandes. Autant de dangers et de précarités qui plaident en faveur d’une imposition des mains « épicléctique » adaptée. C’est ainsi que le dernier chapitre s’intitule « L’épiclèse dans le contexte de l’acte de consécration : une prière des profondeurs et une remise en question du pouvoir institutionnel ». La consécration ainsi revisitée deviendrait un rituel tout sauf routinier, manifestant l’impuissance tant de la personne consacrée que de celle(s) qui consacre(ent) au nom d’une Église aux prises avec sa survie et son incapacité de parler de Dieu. Mais une promesse accompagne le discours sur Dieu, lorsque ce discours s’ancre dans la prière, notamment d’invocation à l’Esprit qui prie en nous.           

Ralph Kunz, Consécration et édification communautaire, Pourquoi la communauté se voit renforcée lorsqu’elle croit au ministère. La thèse du professeur de théologie pratique zurichois est énoncée dans le titre de sa contribution. Devant le constat d’une certaine crise de confiance quant au ministère, Kunz en revalorise l’exercice, comme rite de reconnaissance, en le situant à sa juste place : un « service dans la communauté » qui, loin d’exclure, inclut le « service de la communauté » en œuvrant à son édification. Pasteur et communauté sont également des appelés, placés qu’ils sont sous l’autorité de la parole de Dieu et engagés dans la mission qui est celle de l’Église. Le défi est d’autant plus grand d’articuler le ministère consacré au ministère de toute la communauté au sein d’Églises cantonales qui souffrent encore et toujours d’une concentration de la mission sur les ministres et les actes ecclésiastiques. A quoi s’ajoute une insécurité générale tant du côté des ministres que des pasteurs. Le rituel de la consécration indique une confiance réciproque sur le plan des compétences et ouvre la voie d’un mode de collaboration dans un face à face et non dans une opposition. La distinction des rôles permet qu’ils soient joués dans le sens d’une édification ecclésiale. La consécration, tout comme l’installation, offre ce lieu et ce temps tiers à tous les acteurs impliqués. En effet, la communauté ne délègue pas ses services aux ministres qu’elle consacre, ou installe, dans la prière. Bien plus, sa confiance en elle-même se voit renforcée par cet acte festif. La liturgie de consécration reflète bien ce rapport entre le service des uns et des autres. Elle ne devrait être réinventée. Certains éléments pourraient cependant être soulignés. Par exemple, puisque la consécration n’est pas une ordination épiscopale, l’on pourrait associer des laïcs au collège qui opère cet acte de prière.                  

Sabrina Müller, Ministère et charisme, A propos des charismes dans la communauté et du charisme de la communauté. Privatdocent à Zürich, Sabrina Müller vise, dans son article, à établir un rapport fécond entre ministère et charisme, une notion paulinienne de faible importance en théologie protestante germanophone. Force est de constater qu’avec les épîtres pastorales, la notion de charisme se réduit aux fonctions dirigeantes et devient transmissible par l’imposition des mains (cf. 1 Tm 4, 14), au risque de dévaloriser le sacerdoce universel cher à notre ecclésiologie. Or le ministère consacré n’a de sens que s’il est exercé au service du sacerdoce universel. Müller postule donc que le ministère consacré peut être investi d’une double mission : d’une part, discerner et encourager les charismes individuels au sein de la communauté, d’autre part favoriser et développer ensemble le charisme de la communauté. Le pasteur créée un espace permettant que les charismes individuels puissent éclore dans la biodiversité. Mais il peut également être appelé à le faire pour une communauté innovante. Deux exemples d’Églises inclusives sont présentés : Open Place à Kreuzlingen et Grandview en Pennsylvanie. En conclusion, le concept de charisme permet de repenser avantageusement la consécration protestante. Loin d’impliquer une hiérarchie entre ministres et laïcs, le charisme pastoral jette un pont entre les charismes tant des membres de la communauté que de la communauté en tant que telle dans le service de la communication de l’Évangile. Ainsi compris, notamment lors du moment de la consécration, le ministère se voit bien plutôt déchargé que surchargé ou centré sur lui-même. On pourrait aller plus loin et envisager que les laïcs élus de la communauté puissent aussi bénéficier d’une bénédiction festive.               

David Plüss, La consécration en tant que pratique liturgique des Églises réformées, Étude comparative de cas. Sous la loupe des conceptions variées de la consécration se reflètent les lignes conflictuelles de la compréhension qu’ont les Églises du ministère. Il convient d’interroger quelques liturgies de consécration et règlements afin de repérer, entre la pratique rituelle et la pratique sociale, ce qui s’y trouve prescrit et la marge de manœuvre laissée aux célébrants. Plüss conduit donc une analyse complète de la liturgie de BEJUSO, poursuit avec une analyse comparative moins détaillée de BS et de AG, pour ensuite dégager beaucoup de différences et quelques similitudes entre les trois. Si Berne, comme le préconise la CEPE, ne consacre qu’au ministère pastoral, les diacres et les catéchètes se voient pourtant reconnus, lors d’une autre célébration, par des formules quasi similaires. Valorisation de ces derniers ? Influence romande ? En tous les cas, la notion de Verbi Divini Ministerium, loin de se réduire à la prédication en chaire, inclut la liturgie, la cure d’âme, la formation et la diaconie. La liturgie de consécration comprend une dizaine de rubriques non modulables. Le caractère obligatoire des textes caractérise cette Église. Le contenu des promesses engage les candidats tant dans la sphère publique, et même courageusement, que dans la sphère ecclésiale. A Bâle, le culte de consécration comprend également la sainte Cène. Cependant la consécration a lieu avant, et non après la prédication, comme lors des cultes avec baptême. Indication d’un caractère sacramentel ? Souci de placer la prédication au centre de l’ensemble ? Chronologie pratique, puisque les consacrés prendront part aussi bien à la prédication qu’à la présidence de la cène ? Plus brève cette liturgie ne comprend ni rappel de la formation, ni engagement de la communauté, ni épiclèse. Un cercle se forme autour de la personne consacrante, incluant les collègues, y compris d’autres Églises réformées et même catholique. A Aarau, pas de célébration de la cène, ni d’imposition des mains, en revanche une confession de foi. Un rôle prépondérant est donné au ministre qui a formé la personne consacrée, aux côtés de la consacrante. Au final, le curseur se situe différemment entre consécration, bénédiction et acte juridique, laissant entrevoir l’un des visages de telle ou telle Église, entre un contexte œcuménique et un contexte local.                       

Kerstin Menzel, Déchargé.e du travail de soin, Perspectives sensibles au genre pour le ministère consacré. La contribution de cette assistante en théologie pratique de Leipzig veut relancer le débat dans le cadre diachronique puis synchronique du rôle des femmes de pasteures, des ministères féminins, puis des femmes pasteurs en Allemagne, notamment par l’avènement du travail pastoral partiel. La clef de lecture de cette évolution est donnée par le concept général de « Care », englobant les soins et l’éducation tant au sein de la famille pastorale qu’au sein de l’institution ecclésiale. Un survol historique révèle que les femmes se voient peu à peu confier un service en ces domaines (en aumôneries ou en éducation religieuse), mais pas encore un ministère (nota bene : alors que ministère signifie précisément service !). Leur célibat est alors de mise. En 1942, l’on préfère encore confier la prédication à des hommes laïcs qu’à des femmes théologiennes ! Avec l’admission des femmes au pastorat pour des raisons d’égalité, demeure une certaine inégalité dans la gestion de la compatibilité entre ministère et vie familiale. Le ministère féminin, comme les nouvelles formes de couple, prête davantage le flanc aux critiques en paroisse. A noter une surreprésentation des femmes dans des postes de direction par rapport aux postes paroissiaux. Menzel revisite les pratiques différentes au sein des « Landeskirchen » de l’EKD en termes d’attribution et de partage des tâches, allant jusqu’à des pratiques de consécration diverses, non sans critiquer une culture qui produit des attentes disproportionnées en termes de disponibilité pour une figure pastorale encore trop fantasmée. Si la consécration vise un ministère de prédication de l’Évangile et d’administration des sacrements, alors il s’agit de la dissocier de toute concentration sur un plein temps masculin et paroissial. Et même de l’envisager, comme certaines Églises le font, comme rituel ouvert aux prédicateurs et célébrants non paroissiaux. En bref, l’article est un plaidoyer pour une Église comprise comme communauté d’apprentissage sous toutes ses formes, y ccompris ministérielles.               

L’ubomir Batka, La consécration dans les dialogues œcuméniques. Le professeur de théologie luthérienne de Bratislava concentre son étude sur les résultats du travail œcuménique de la Communion des Églises Protestantes d’Europe pour traiter des thématiques pertinentes au sein de la CEPE en matière de reconnaissance mutuelle de la consécration, non sans toucher d’autres dialogues œcuméniques. Un premier chapitre revisite les étapes du débat depuis la Concorde de Leuenberg de 1973 et les thèses qui ont suivi lors des assemblées successives pour déterminer ce qu’est, ou n’est pas, la consécration en régime luthéro-réformé. Si elle fait partie de l’être de l’Église, elle ne fait pas de ceux que l’Église consacre des êtres d’une autre essence que les non-consacrés, pas plus qu’elle ne leur confère une simple délégation fonctionnelle. Le rôle de l’Esprit Saint est essentiel tant auprès de la personne qu’au sein l’Église. Pour la prédication publique de l’Évangile et l’administration des sacrements, une formation théologique est requise, ainsi qu’une exposition personnelle à l’Évangile. Suit un chapitre (2) sur l’évolution de l’admission des femmes au ministère consacré, dont la Déclaration « Ministère, Ordination et Episkopè » affirme le caractère incontestable, puisqu’hommes et femmes sont un en Christ (Ga 3, 28), pour réaliser une catholicité sous le signe de la plénitude et non du déficit. La Déclaration « M – O – E » sous-tend le chapitre suivant (3) qui articule les rôles de la Communauté, de l’épiscopè et du Saint Esprit lors de la consécration. Batka est convaincu que, placé sous l’angle pneumatologique, le débat sur l’apostolicité de l’Église est plus profond et prometteur que placé sous l’angle de la succession apostolique. Il aborde enfin (4) les questions complexes du rapport entre l’installation aux fonctions diaconale ou épiscopale dans certaines Églises, et de leur rapport à la consécration. L’imposition des mains conférée à un évêque ne saurait signifier une seconde consécration, mais une charge pour l’unité et l’apostolicité de l’Église.                  

Michael N. Ebertz, Ministère et consécration, Contours et limites d’une approche sociologique. Le privat-docent retraité de la haute école de théologie catholique de Freiburg en Brisgau interroge, en sociologue, les rapports spécifiques entre ministère et consécration sous l’angle du rite de passage. Son article s’inspire très largement des travaux et du vocabulaire de Pierre Bourdieu, souvent et longuement cité. Ce rite confère une légitimité et une validité, un « amen » collectif, à la personne consacrée, sachant qu’en principe tout un chacun pourrait prêcher et célébrer la cène. Ce qui n’empêche pas un jeu de concurrences, ou de questionnement, tant à l’interne qu’à l’externe d’un champ religieux investi par d’autres professions. A la différence du rite de passage, la consécration constitue un rite de séparation, non seulement dans la conception catholique, mais également dans le protestantisme (CEPE). En effet, les marqueurs de cette séparation sont des études universitaires longues suivies d’un stage. Leur abandon constituerait une érosion. Ebertz explore enfin les deux axes de la consécration, où se concentre tout un capital symbolique : comme ouverture de possibilités, et comme fermeture de possibilités. La consécration est un « acte de magie sociale » qui transforme véritablement la personne consacrée, y compris dans la conception non sacramentelle protestante. La personne consacrée, bien qu’ontologiquement identique, se voit transformée par le regard d’autrui comme par le regard qu’elle porte sur elle-même. L’ambivalence de la consécration se situe entre un pouvoir être et un devoir être. En effet, placée sous un certain contrôle social, et un système limitatif, la personne consacrée est enjointe de jouer sur scène sans y glisser.                   

Cla Famos, La consécration dans le droit ecclésiastique suisse, Thèmes choisis. Le professeur zurichois conclut l’ouvrage collectif par un article qui eut mérité d’être placé en tête, de par sa clarté et de son caractère synthétique sur l’état de la question, et ce d’autant plus que le présupposé annoncé de l’auteur est le caractère indissociable des plans théologique et juridique. Si le but du livre avait été de contribuer à faire avancer le débat au niveau d’une EERS qui peine à unifier les pratiques de ses Églises cantonales, il aurait pu jouer un rôle introductif en présentant un état des lieux d’une diversité extrême. Cependant l’auteur, conscient de cet éclatement dû à la fois au protestantisme et au fédéralisme, ne semble pas la tenir pour plus grave qu’elle n’est. L’essentiel qu’il préconise étant une entente sur l’exigence œcuménique, pour un.e ministre candidat.e à la consécration, d’avoir été baptisé.e. Le seul point qu’il déplore vraiment, dans une note, est le caractère facultatif de la consécration dans l’EPG. D’autant plus dommage que Famos évoque à plusieurs reprises l’exemple de l’EKD, qui est parvenue à une législation unifiée sur le plan national pour le ministère pastoral. Cela étant, les thèmes parcourus sont fort instructifs : qui est consacré, exigences préalables, unicité, validité, durée, droits et devoirs. Pour aller plus loin, Famos publie en fin d’article des extraits de Règlements ecclésiastiques (Concordat, BEJUSO, VD, ZH).                 

Évaluation

Sérieuse et précieuse qu’elle est, cette étude collective tend un très bon miroir de la diversité des compréhensions et des pratiques au sein des Églises en Suisse. Mais ce miroir peut tout aussi bien donner des arguments au statu quo que des arguments pour une pratique unifiée. En effet, le tableau du patchwork protestant, fort documenté, donne un certain tournis, surtout si l’on imagine que l’EERS, et ses Églises membres, seraient ainsi équipées pour une meilleure harmonisation. Harmonisation pourtant souhaitable, tant pour des raisons intra-confessionnelles qu’inter-confessionnelles. Les travaux engagés par la FEPS en 2007 sous la conduite de Matthias D. Wüthrich (l’un des auteurs de ce collectif), auront-il davantage de chance d’être relancés, alors qu’ils n’ont que peu, ou pas, contribué à davantage d’unité sur le plan national ? On peut en douter, notamment en raison de l’accélération de l’effondrement, devant lequel nos Églises multiplient depuis une bonne décennie, – et de manière plus ou moins concertées, au sein de la CER ou du Comité stratégique de l’EERS, – les solutions pour que la mission perdure. Or comme on le voit déjà, et pas seulement en Romandie, la relève ne sera pas que pastorale, et ne relèvera pas que d’une reprise en main du thème de la consécration. La question qui se pose, et qui s’impose, est de savoir si c’est vraiment par ce bout qu’il nous faut rouvrir le débat de la mission de l’Église pour réanimer un nouveau déploiement.

En effet, les auteurs consacrent (c’est le cas de le dire) beaucoup de leur belle énergie intellectuelle pour revisiter l’ambivalence d’une consécration qui, en protestantismes plus ou moins unifiés par la CEPE, oscille entre le caractère non sacramentel du rituel et un noyau dur non négociable, plaçant le ministre dans un rôle tout de même différent, incluant et articulant de manière fort variée les paramètres qui constituent la consécration (communauté, Esprit Saint, etc). Le livre nous entraîne dans un développement archi subtil, complexe et assez vertigineux d’une certaine scolastique protestante franchement empêtrée dans la gestion et la pondération des paramètres du rituel comme de l’interprétation à donner au fondement d’un ministère de la parole et de l’administration des sacrements. On aurait pu ajouter, à l’article sociologique, un article de psychologie religieuse sur l’impact de la consécration pour les fidèles comme pour les ministres. D’autant plus dommage lorsque l’on sait que plusieurs jeunes théologiens ne souhaitent pas endosser la charge symbolique liée au pastorat. Pourquoi ? D’un autre côté, l’étude ne prend pas en compte l’augmentation des vocations tardives et de la prise en compte des compétences antérieures sur le sens et la durée de la formation actuellement très, voire trop, longue.       

Le livre donne bel et bien quelques bonnes impulsions pour les Églises. Mais il me semble globalement manquer de courage dans les questions du contenu, trop peu défini, à donner à l’un des deux piliers traditionnels de la consécration (avec l’administration des sacrements) : l’annonce de la parole. Le rituel de « légitimisation » des ministres dans cet exercice, dont on peut espérer qu’il n’est pas qu’homilétique, a certes quelque avantage ad extra, mais comment penser ou repenser la notion centrale d’annonce de l’Évangile ad intra comme exercice d’édification des fidèles et d’équipement dans leur propre responsabilité missiologique ? Comment faire le pas d’une conception non seulement formatrice (symbolisée par la robe noire), mais encore performatrice ou transformatrice du message ? En d’autres termes, comment refonder les rapports entre les ministres de la parole et les fidèles de telle sorte que les premiers ne soient pas, ou plus, les prestataires de service et que le service des seconds soient réellement activés par les premiers ? Ici devraient être étudiés au moins deux pans de l’identité ministérielle : la formation pédagogique et la formation spirituelle (partiellement couverte par le cursus et largement optionnelle).

A l’heure des grandes reconfigurations, il s’agit plus que jamais de poursuivre le travail théologique d’une manière abductive plutôt que déductive. Interroger ce qui diminue, voire meurt, comme ce qui advient dans d’autres formes de service. Et comme « ministère » veut précisément dire « service », l’impression est que le serpent se mord la queue, si l’on ne décolle pas du réglage infini des rapports entre ministère consacré et service non consacré et que l’on ne quitte pas cette scolastique basée sur des fronts polémiques qui font pâle figure en regard des enjeux missiologiques actuels. On pourrait même aller jusqu’à se poser la question de savoir si la consécration ne nous joue pas davantage de tours (notamment en termes de rapports de forces ou de démobilisation) qu’elle ne nous sert. Pour avancer, l’on peut cependant puiser de bonnes impulsions dans le livre édité à Zürich.

Je retiendrai celles-ci : accueillir la nouveauté à l’aide d’un rite qui ne soit pas forcément celui de la consécration (Krauter), admettre la diversité originelle et les décalages entre théories et pratiques (Becker), intégrer la dimension d’une épiclèse née des profondeurs de l’humilité et de l’impuissance (Wüthrich), renforcer le rôle de la communauté plutôt que de l’affaiblir lorsqu’il y a consécration (Kunz), valoriser le charisme du ministre par celui de la communauté, et inversement (Müller, dont j’aurais aimé lire cependant qu’une communauté traditionnelle a aussi un charisme), l’extension du ministère de la parole divine à toute l’activité pastorale et même diaconale (Plüss), la diversification féconde des modèles pastoraux et modalités de l’exercer (Menzel), le primat de la pneumatologie sur les chaînes de succession dans le champ de l’apostolicité (Batka), « l’acte de magie sociale » qui va de pair avec le rituel et ses conséquences (Ebertz), enfin la possibilité, pour un grande Église sœur, d’avoir pu travailler à davantage d’unité en matière de consécration (Famos).                

Lectorat

Dans l’introduction, invitation est faite aux directions d’Église de ne pas se contenter de traiter toutes sortes de questions et de solutions récentes sur le seul plan organisationnel ou pragmatique. Sont donc concernés les Conseils et les Synodes des Églises cantonales, et, le cas échéant, les Commissions de consécration. Pour ce qui est d’une concertation, les autorités et responsables de la formation font évidemment partie du public cible : Conférence des Églises Romandes, Office Protestant de Formation, Lieux de formation, … et les pendants alémaniques. Mais si le but vraiment visé est de relancer le débat sur le plan national, c’est au Conseil et au Synode de l’EERS qu’il reviendra de lire cette étude fouillée et stimulante. Il va sans dire que les autres facultés de théologie ont intérêt à revisiter la thématique, notamment en raison de leur lien avec les Églises, et quand bien même ce lien varie lui aussi beaucoup dans le paysage helvétique.

Stefan Krauter, Matthias D. Wüthrich (Hg.), Ordination. Grundfragen und Impulse aus reformierter Perspektive, Theologischer Verlag Zürich, (Praktische Theologie im reformierten Kontext, Band 18)

Jean-Baptiste Lipp est pasteur dans le canton de Vaud, président de la Conférence des Églises Réformées Romande et a été membre du conseil synodal de l’EERV (2019-2022). Il est également membre du groupe des Dombes (depuis 2010).

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