Rendre témoignage à l’Évangile 

Quelques propositions sur le projet du Cultural Witness à l’issue du forum Foi et Société (2024). 

Rendre témoignage à l’Évangile dans le monde contemporain c’est se plonger dans la diversité des cultures et des moyens de communication d’aujourd’hui. Un témoignage qui évite les écueils d’une vision dualiste et d’une approche territoriale de la foi. Un témoignage qui s’adresse à toutes les dimensions de l’existence humaine, qui discerne Dieu dans la réalité contemporaine, qui sait dire « oui » et qui sait dire « non ». Une manière d’essayer de traduire l’idée du Cultural Witness 

Les 10e Journées d’études du Centre Œcuménique pour la Foi et la Société de l’université de Fribourg ont abordé cette année la thématique du Cultural Witness. La terminologie anglosaxonne est liée à des projets qui cherchent à faire l’interface entre pratique ecclésiale, société et théologie, par exemple le Center for Cultural Witness au Royaume-Uni – dont l’une des figures phares est Graham Tomlin, théologien et fondateur du St. Mellitus College – ou encore le Yale Center for Faith and Culture aux États-Unis.  

Dans ce cadre nous avons proposé (Elio Jaillet & Micha Weiss) une animation qui visait à articuler quelques points de repère pour le Cultural Witness en perspective francophone et suisse. Dans cet article nous retraçons les principaux éléments de notre contribution, en reprenant aussi quelques points des échanges que nous avons eus avec les participant·e·s à notre atelier.  

Cultural Witness – une définition  

Qu’entend-on par Cultural Witness? La traduction littérale serait « témoignage culturel ». Cela reste cryptique et ne rend pas bien compte de l’intention sous-jacente à cette idée.  

Pour explorer les contours de cette notion, nous avons décidé de nous appuyer sur une définition proposée dans une publication récente de la revue en libre accès Religions – Éditions spéciale Churches in Europe and the Challenge of Cultural Witness (Les Églises en Europe et le défi du Cultural Witness).   

« [Le Cultural Witness porte sur] le témoignage rendu à l’Évangile de Jésus-Christ dans les circonstances particulières des cultures contemporaines ».

Christine Schliesser, Graham Tomlin, Ralph Kunz et Benjamin Schliesser, “Churches in Europe and the Challenge of Cultural Witness”, Religions, vol. 14 (4), 2023, p. 2

Rendre témoignage à l’Évangile de Jésus-Christ  

La première partie de la définition clarifie ce à quoi il s’agit de rendre témoignage : la Bonne Nouvelle proclamée et accomplie par Jésus lui-même, à travers sa vie, sa mort et sa résurrection. L’Évangile est porté par l’ensemble du trésor biblique, ecclésial et spirituel. Il annonce l’histoire de Dieu avec l’humanité, le monde et l’Église ; les promesses de Dieu et l’attente (eschatologique) de la réalisation de ces promesses ; il reflète une manière de vivre à la suite de Jésus-Christ – des pratiques, des points de repère qui rythment le quotidien, une manière d’être en relation, etc.  

Dans les circonstances particulières des cultures contemporaines  

La deuxième partie de la définition comprend trois significations. 

  1. les circonstances particulières des cultures contemporaines désignent notre point de départ. Nous sommes immergés dans un milieu culturel, et participons à plusieurs horizons culturels. Nous sommes toujours en plein dedans, enracinés et enchevêtrés dans des cultures, souvent sans en être conscient.
  2. les cultures contemporaines comme destination. Les destinataires de notre témoignage, ce sont nos contemporains qui partagent les mêmes cultures et qui vivent dans les mêmes sociétés que nous – et c’est aussi à un certain degré les patterns culturels eux-mêmes, en tant qu’ils portent et donnent forme à la vie individuelle et collective. 
  3. l’accent mis sur les circonstances particulières des cultures contemporaines indique aussi le comment du Cultural Witness. Si les cultures contemporaines sont le point de départ et la destination du témoignage rendu à l’Évangile, il s’agit d’apprendre à travailler avec ces cultures plutôt que contre elles. Politique, art, musique, divertissement, technologie, économie, etc. : ces champs culturels offrent des occasions de rendre témoignage à l’Évangile, et de notre manière de voir et de vivre en tant que chrétien·e à sa suite. La visée du discours autour du Cultural Witness, est d’encourager à une réimagination de la réalité dans son ensemble et dans ses différents domaines à la lumière de l’Évangile. 

Mettre en lumière les différents champs culturels à partir de notre vécu chrétien implique un travail important au sein de l’Église sur la communication de la foi. Mais l’ouverture aux expressions culturelles et aux médias que nous partageons avec nos contemporains est presque plus centrale – expérimenter, tester, innover, être créatif, tout en conservant un regard (auto-)critique.   

Rendre témoignage à l’Évangile de Jésus-Christ dans les cultures, désigne à la fois un point de départ, un horizon et le processus par lequel l’Évangile rejoint nos contemporains.  

Situer le Cultural Witness   

Penser l’engagement pratique dans le Cultural Witness. Implique de différencier les formes et les échelles du témoignage – et donc de réfléchir à des processus de communication concrets. L’échelle détermine en effet aussi le type de média que l’on peut investir pour le témoignage. Notre proposition est de différencier trois échelles :   

  • Niveau personnel-individuel ;   

  • Niveau local-thématique ;   

  • Niveau global-public.   

Niveau personnel-individuel  

On se trouve ici à l’échelle des relations personnelles, de ce que je peux transmettre avec mon corps et ma parole vive. La limite de la communication est donnée ici par mon corps et ma voix. L’interaction immédiate (de corps à corps, de voix à voix) est au centre – celle-ci peut évidemment être amplifiée par des technologies digitales ou numériques. À la différence de la vidéo ou du podcast qui fonctionnent sur une temporalité différée, la possibilité d’une interaction synchrone joue un rôle clef. On pourrait aussi penser à la communication au niveau « personnel » à l’échelle d’une petite collective (un groupe).    

Niveau local-thématique 

On dépasse ici le niveau des relations interpersonnelles. Mon témoignage s’insère dans un contexte communicationnel qui dépasse ce que j’arrive à atteindre par ma seule voix, mon seul corps (amplifié ou non). Je vais faire usage de médias (blog, forum, impressions, podcast, expositions, etc.) pour porter mon témoignage plus loin – l’aspect d’une communication synchrone et de l’interaction immédiate ne jouent plus un rôle déterminant. La communication reste en revanche liée à un contexte déterminé. C’est l’échelle du village par rapport à celle du canton ou du canton par rapport à celle de la Confédération. La limite peut aussi être thématique : tel groupe d’intérêt, tel hobby, telles disciplines scientifiques, etc. Je suis dans un espace de communication qui me met en lien avec des personnes qui dépassent le champ de ce que je peux atteindre à l’aide de ma personne et de mes interactions immédiates, mais ce champ reste délimité d’un point de vue thématique – et donc aussi des intérêts représentés par cette limite thématique.  

Niveau global-public

À cette échelle, l’on recherche une exposition maximale. On entre dans une sphère de communication qui se caractérise par le fait d’être un espace de communication pour tous et toutes – indépendamment des préférences, origines, intérêts, etc. C’est l’échelle de la sphère publique – à réfracter en une pluralité d’espaces publics. Car de fait, même si ces espaces cherchent à intégrer un maximum de perspectives, ils sont inévitablement marqués par des phénomènes d’exclusion. Pas tout le monde se retrouve sur la place publique ou peut y trouver sa place – même si cette place aspire à être un tel lieu. C’est l’espace du débat public, des médias de masse, d’internet. Cette échelle trouve sa limite dans l’intention qui guide la communication qui se déploie à son niveau : l’idée d’une exposition maximale.   

Ces différenciations invitent à approcher de manière différenciée le Cultural Witness. Un même acte de communication ne peut se trouver à tous les niveaux de l’échelle. Un extrait d’un texte du prêtre anglican Peter O. Jones permet d’illustrer cela :  

“Les prêtres de paroisse comme moi travaillent sur le terrain : nous baptisons, nous marions, nous enterrons, nous consolons là où nous le pouvons. C’est le travail de l’Église d’Angleterre au niveau ‘micro’. Là où l’Église n’a pas une présence convaincante, c’est au niveau national, au niveau ‘macro’. C’est à ce niveau qu’il y a eu un manque total d’engagement, de témoignage, d’imagination (...) En l’absence d’un témoignage national efficace, le travail au niveau paroissial a été rendu beaucoup plus difficile.”

Peter O. Jones, These Birds That Cannot Sing, https://www.savetheparish.com/2022/04/10/these-birds-that-cannot-sing-revd-peter-owen-jones/. Cité dans “Churches in Europe and the Challenge of Cultural Witness”, p. 1

Si on laisse de côté sa tonalité accusatrice, cet extrait montre bien la perception des différents niveaux de communication du témoignage rendu à l’Évangile – et aussi comment un niveau peut en impacter un autre.  

Une précision doit être faite ici : si l’échelon individuel-personnel est une échelle légitime du témoignage rendu à l’Évangile de Jésus-Christ, il nous a semblé que la réflexion sur le Cultural Witness vise plutôt une communication à l’échelon global-public – ou au minimum local-thématique. Les références faites par Graham Tomlin (« Apocalyptic Apologetics and the Witness of the Church », Religions, 2023, pp. 518ss.) aux œuvres de C. S. Lewis ou T. S. Eliot, le rayonnement médiatique des personnes invitées lors des Studientage (Michael Triegel, Tom Holland, Esther Maria Magnis) ou encore la discussion sur l’impact sociétal du christianisme antique invitent à penser en ce sens.  

Impasses du Cultural Witness  

La perspective du Cultural Witness est enthousiasmante – elle invite à faire rayonner l’Évangile de manière généreuse et créative dans les différents contextes de notre vie – là où « ça nous parle ». Dans un dernier point, nous allons proposer quelques éléments de repère qui nous paraissent particulièrement intéressants à cet égard. Mais un tel projet est marqué d’une ambivalence qu’il ne nous faut pas masquer ni ignorer. C’est pour cela que nous allons d’abord esquisser ce qui nous semble être quatre impasses possibles du témoignage rendu à l’Évangile dans les circonstances des cultures contemporaines (Cultural Witness).  

§ 1 Impasse apologétique  

Le témoignage peut être guidé par une perspective apologétique qui vise essentiellement la défense de contenus de foi, dont la représentation est essentiellement de nature propositionnelle, ou intellectuelle. Le but du témoignage est alors surtout de convaincre un monde sceptique. Le monde est essentiellement perçu comme un adversaire à la cause – perdant ainsi de vue que la majeure partie de la population est avant tout indifférente au témoignage chrétien. 

Bien compris, le problème avec la posture apologétique ne porte pas sur les tentatives de concilier foi et rationalité, ou de défendre la foi face à ce qui la contredit. L’apologétique devient problématique lorsqu’elle soustrait une forme de noyau (parfois saisie de manière propositionnelle ou sur le plan des valeurs) à la réalité de la vie et de la culture et lorsqu’elle se construit un système discursif et imaginaire clos, immunisé aux effets imprévisibles liés à la rencontre entre le témoignage et celles et ceux qui le perçoivent. En somme : un témoignage qui refuse d’assumer en dernière instance l’interdépendance insurmontable entre forme et contenu de l’Évangile.  

§ 2 Dualismes Église-monde / Christ-culture

Le témoignage peut faire fond sur un dualisme – p. ex. celui entre l’Église et le monde. Cette perspective ignore que nous sommes toujours enchevêtrés dans des cultures. Il est illusoire de vouloir construire le témoignage chrétien en complète opposition au monde et aux cultures qui s’y composent. Le dualisme sous-entend une forme de simplicité des mondes qui d’une part ne rend pas justice à la complexité et à la fragmentation des cultures, mais qui ne voit pas non plus que ce phénomène concerne le christianisme lui-même : chaque Église peut être vue comme une sous-culture propre, faisant partie d’un réseau plus vaste de cultures et de sous-cultures.  

Cette opposition vient souvent avec une cécité à l’égard des aspects culturels que l’on adopte par ailleurs et de manière tout à fait spontanée – on peut penser à la manière dont le refus d’une certaine vision scientifique de la réalité ou d’une morale progressiste-libérale peut aller de pair avec l’usage des outils technologiques les plus développés, ou des scénographies et des esthétiques les plus contemporaines.   

À la place du « oui » pour l’Église et du « non » pour le monde, il s’agit de voir le « oui » et le « non » simultanément, tant pour le monde que pour l’Église. L’Évangile exerce un rôle critique vis-à-vis du monde et des cultures, mais aussi vis-à-vis de l’Église, qui est toujours appelée à la repentance et à entrer dans une dynamique de transformation.  

§ 3 Repli communautaire ou auto-sécularisation  

Face au déclin et aux changements culturels, deux réactions principales semblent émerger dans nos Églises : le repli et l’auto-sécularisation. Le témoignage rendu à l’Évangile n’est pas immunisé au risque de renforcer ces réactions.   

Dynamique de repli culturel  

On peut d’abord mentionner la forme offensive ou belliqueuse de ce repli. Le repli par rapport à la culture se mue en une guerre de reconquête des espaces que l’Église a perdue. Cette tendance trouve une expression dans la Théologie du dominion, un mouvement (d’inspiration néo-calviniste) à visée politique et sociale issu de cercles évangéliques étatsuniens qui cherche notamment à restaurer un gouvernement chrétien. On pourra à ce titre consulter le livre du sociologue Philippe Gonzalez, Que ton règne vienne ! Des évangéliques tentés par le pouvoir absolu, Labor et Fides, 2014.  

Loin de l’idée d’un dominion « politique », nous sommes toutefois en droit de nous demander si le Cultural Witness ne risque pas de faire le lit d’une forme de dominion « culturel » plus discret, mais dont la visée reste une forme de reconquête, celle de l’imaginaire social.   

L’autre forme de replis, plus connue dans nos Églises-mères (réformées, catholiques-romaines, anglicanes), se distingue par une forme de paralysie, marquée notamment par l’obsession pour les discours de crise et le déclin, ainsi qu’une forme de fatalisme qui refuse toute initiative pour aller de l’avant. 

Ces deux formes de repli communautaire (offensive, fataliste) sont motivées par la peur du changement et peut-être aussi la nostalgie d’un âge d’or.   

Dynamique d’auto-sécularisation

La réaction opposée aux replis est celle de l’auto-sécularisation : cette dernière englobe toutes les stratégies qui visent une accommodation maximale aux cultures et à leurs dynamiques – jusqu’au risque d’une invisibilisation totale de la foi et du témoignage rendu à l’Évangile. Cette dynamique confond caractère personnel de la foi et privatisation de la foi, témoignage avec prosélytisme. Toute forme d’expression de la foi dans l’espace public en vient à être suspectée de poursuivre des intérêts prosélytes (connotation négative). En fin de compte, ces Églises s’effacent d’elles-mêmes, ayant peu, voire rien à dire dans le monde.  

Pour simplifier ces tendances, on pourrait dire que le repli communautaire cherche à offrir un témoignage sans culture, tandis que l’auto-sécularisation cherche à être dans la culture sans témoignage. 

§ 4 À chacun sa part de gâteau  

Dans la lutte pour la survie, la mentalité du « chacun pour soi » domine. Quel que soit le niveau chacun a ses ressources, ses stratégies, son souci de « croissance », ses membres, etc. Ainsi, ce dont les autres bénéficient est une menace pour sa propre existence, les succès des uns signifiant en creux l’échec des autres. 

Le témoignage rendu à l’Évangile peut aussi nourrir une telle dynamique : la singularisation provoquée par le témoignage génère des profils particuliers. Ceux-ci ne peuvent être réduits à un dénominateur commun, sans perdre le mordant ou l’intérêt que constitue leur propre perspective par rapport à d’autres. La logique du témoignage – sa dimension créative – a pour conséquence une pluralisation constamment renouvelée des formes et manières de dire l’Évangile dans le monde. Ces profils peuvent entretenir des rapports conflictuels les uns par rapport aux autres, voir des rapports de concurrences.  

Cette attitude défiante est un héritage des conflits confessionnels et d’une période de la chrétienté qui semble bel et bien avoir passé la main. Et y retourner n’est pas souhaitable. L’Église se trouve aujourd’hui dans une situation de diaspora, à l’image de ses trois premiers siècles d’existence. Cette situation peut être perçue comme une opportunité pour se réaffirmer comme témoins de l’Évangile à l’intérieur même des fragilités et des insécurités contemporaines. Sur la situation diasporique de l’Église, voir le document Mario Fischer et Miriam Rose (éd.), Theologie der Diaspora, Evangelischer Presserverband, 2019.   

Points de repère pour le Cultural Witness  

Après avoir indiqué quelques impasses dont peut participer le Cultural Witness, nous voulons identifier quelques points de repère pour le Cultural Witness : ils doivent permettre de discerner sa propre manière de prendre part au témoignage rendu à l’Évangile dans les circonstances des cultures contemporaines – et ils signalent aussi ce qui nous enthousiasme dans cette idée !   

§ 1 Un témoignage holistique 

Le Cultural Witness dépasse le niveau de l’argument rationnel ou de l’appartenance idéologique. Comme le souligne Stephan Jütte, le Cultural Witness tente de circonscrire les formes et l’impact de l’expression de la foi dans la société. Il est une manière de vivre et de témoigner de l’Évangile qui englobe l’ensemble de la personne. Le Cultural Witness est une offre de sens qui mobilise l’expérience, les pratiques, l’imaginaire et les récits. C’est notamment pour cela que l’art et la littérature dans leurs différentes formes jouent un rôle important dans sa description – même s’il ne faut pas l’y réduire.   

Cette dimension holistique du Cultural Witness est renforcée par le fait qu’il est habité d’une liberté fondamentale. Depuis les travaux de Paul Ricœur, nous savons que le registre du témoignage implique la liberté: le témoignage n’offre pas un sens tout fait, mais un sens qui demande à être interprété et qui convoque la liberté d’interprétation.   

L’intervention de la théologienne Corinna Schubert l’a bien souligné : l’Évangile n’est pas un objet que l’on peut se passer d’une personne à l’autre (comme un cadeau), mais il est un récit qui vient participer à la trame de notre propre récit de vie – lui-même tissé d’une multitude de récits. Il y a donc une particularité irréductible à chaque témoignage rendu à l’Évangile. Mais il y a également une composante relationnelle : le témoignage offre un espace de résonance où autrui peut raconter son histoire, la développer – un espace où son histoire sera honorée et entendue.   

§ 2 Reconnaissance et inculturation

Le Cultural Witness suit la dynamique de l’agir de Dieu avec sa création. L’horizon du témoignage n’est pas celui de l’Église seulement, mais celui du monde avec lequel Dieu fait quelque chose et dans lequel Dieu précède son Église – dans lequel il rend déjà témoignage de lui-même. L’expérience liée au témoignage de l’Évangile invite donc à sonder la réalité, à la recherche du Dieu qui s’y laisse trouver – à se mettre à l’écoute et peut-être à redécouvrir l’écoute que nous avons nous-mêmes expérimentée dans l’Évangile.  

Cette dynamique de recherche ne doit pas pour autant amener à nier les ambivalences et la persistance du péché. L’image du feu thématisée lors de la conférence de Ralph Kunz illustre bien cette ambivalence : si Jésus est venu amener le feu du shalom divin dans le monde (Luc 12,49), ses disciples confondent ce feu avec un pouvoir de destruction – pouvoir qui serait entre leurs mains (Luc 9,52-56). Les réalités du témoignage restent marquées d’une ambivalence insurmontable. C’est un témoignage fragmenté. Cette reconnaissance appelle donc à un discernement.   

  

Ainsi, le Cultural Witness est appelé à suivre la dynamique de l’entrée du Verbe dans le monde : il entre dans un contexte et se déploie en l’épousant. Tant le oui que le non se forment par l’immersion dans une culture – et ce oui et ce non doivent toujours être discernés, dans le but de ne pas faire du témoignage un contre-témoignage.   

§ 3 La foi comme option

Cette idée renvoie au titre d’un ouvrage de Hans Joas (Salvator, 2021). La dynamique du Cultural Witness consent au paradigme de sécularité contemporain : nous sommes l’âge de la croyance contestée, sous-tendue par une base humaniste. Nous ne pouvons pas nous soustraire à ce cadre pour le développement de notre témoignage – il nous marque et nous conditionne.  

Il signifie également que l’authenticité (Charles Taylor) devient un point de passage inévitable du témoignage : la crédibilité du témoignage dépend de notre capacité à assumer le croyant et le non-croyant en nous, à ne pas masquer les ambivalences et les incertitudes, tout en nous exposant au fossé inévitable entre dire et faire.  

Cette situation implique à la fois une grande précarité du témoignage – il ne peut assurer ou forcer son succès – mais aussi une grande liberté dans la forme et les lieux de ce témoignage. Ce n’est plus l’appartenance institutionnelle ou culturelle qui légitime le témoignage, mais sa réception dans un humanum qui se cherche.   

§ 4 Passer du territoire au besoin 

En régime confessionnel, la vie chrétienne s’articule à une logique de possession du territoire : tel lieu et telle population appartiennent à telle religion. La confession est une condition d’accès à la citoyenneté. À partir de ce paradigme s’est développé la nécessité d’un espace religieusement « neutre » qui permet la négociation des conflits entre différentes expressions religieuses – et l’établissement progressif d’une liberté de religion qui ne traverse pas uniquement la société, mais parfois aussi les communautés religieuses elles-mêmes (c’est le cas pour les Églises réformées en Suisse en tout cas).   

La logique « territoriale » s’est progressivement défaite pour laisser la place à une perspective qui met la personne humaine au centre (droits humains). Cette perspective et les attentes qui la caractérisent sont transversales aux territoires. Le témoignage rendu à l’Évangile profite de ce découplage de la possession territoriale.   

Ce qu’il reste à la suite de ce découplage, ce sont des vies humaines, traversées de besoins et d’une soif – une soif de transcendance, d’enchantement, de reconnaissance et de vie en plénitude. C’est là l’horizon d’aspiration du Cultural Witness. Dans nos conditions contemporaines, il faut toutefois être attentif à ne pas en faire uniquement une affaire individuelle (privatisation) : le témoignage rendu à l’Évangile a une portée collective – comme le montre bien le développement étonnant du christianisme antique.   

Un des défis du Cultural Witness sera donc de ne pas perdre de vue le contact avec les réalités collectives (précarités, rapport à l’environnement, dynamique économique, etc.) – ce serait le risque d’un accent unilatéral sur la voie esthétique du Cultural Witness. La présentation de Heinrich Bedford-Strohm (actuel président du comité central du Conseil Œcuménique des Églises) a fortement mis l’accent sur cette dimension.   

Et l’unité ?  

C’est une question ouverte : comment penser l’unité dans ce contexte ? C’est en effet une thématique qui semble passer au second plan. La pluralité des témoignages et leur rayonnement se substituent aux impératifs de l’unité ecclésiale (issu notamment des enjeux territoriaux mentionnés plus haut).   

À notre sens l’unité du Cultural Witness se joue dans la valorisation des témoignages d’autrui et dans l’attention portée à la diversité des profils de ce témoignage – il s’agira en somme de sortir d’une logique de l’autorité verticale et du clergé, pour valoriser une logique de la reconnaissance et des charismes. L’unité n’est pas une réalité que l’on construit (une « œuvre » pour faire écho à La communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy), mais une réalité qui rayonne dans la diversité des témoignages – un témoignage à l’échelle collective.   

Échanges issus de l’atelier  

J’aimerais encore souligner quelques perspectives que nous retenons des échanges qui ont eu lieu lors de l’atelier.  

A. La réalité de la migration dans un monde globalisé ouvre un champ important du Cultural Witness. Les préoccupations qui guident le témoignage ne sont en effet pas les mêmes entre Églises établies et Églises issues de la migration. D’une part ces dernières génèrent leurs propres réseaux et médias, la plupart du temps inconnus de la part des groupes établis et suivant une autre logique de communication. D’autre part, la question de la présence visible sur le territoire peut devenir ici un enjeu majeur du témoignage – là où pour les Églises établies cet enjeu semble s’être déplacé. Elles se retrouveront toutefois autour de la thématique d’une Église en situation de diaspora.   

B. Dès que l’on sort des expériences personnelles, l’imaginaire du témoignage reste souvent très abstrait, lié à des situations générales et peu concrètes. La capacité à articuler des exemples concrets – des cas que l’on peut décrire et raconter : tel artiste, tels groupe ou mouvement, telle association, telle œuvre – mérite d’être encore développée.  

C. La liberté de religion a été identifiée comme un bien important et à valoriser – comme une forme de condition qui favorise l’existence chrétienne aujourd’hui. Cette dimension entre évidemment en tension avec la thématisation de la sécularisation et des difficultés que posent des formes de laïcité dominante. Il y a là une ambivalence à l’égard des conditions du témoignage qui mérite d’être approfondie plus loin.  

Elio Jaillet est docteur en théologie et chargé des questions éthiques et théologiques pour l’EERS  

Micha Weiss est théologien réformé et pasteur dans l’Eglise Réformée Evangélique du canton de Neuchâtel  

  

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Elio Jaillet Micha Weiss

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